Homélies

28.08.2022 / Profession solennelle des chanoines Simone Previte et Maurice Sessou

Mes chers fils Simone et Maurice, chers confrères, mes sœurs, mes frères,

Vous savez combien le psaume 132 chanté à l’instant habite ma prière et, contrairement à ce que l’on pourrait penser, il n’est pas pour moi une idée fixe, un disque qui hanterait ma pensée, mais une réalité qui est à vivre chaque jour. Cette réalité fait la force et la nature de notre vie religieuse. Sans elle je ne suis pas sûr que notre type de vie, celle que vous décidez d’embrasser aujourd’hui, ne soit tout bonnement possible.
“Oui, il est bon, il est doux pour des frères de vivre ensemble et d’être unis”. À lire cette phrase, comme ça au premier coup d’œil, elle va nous apparaître comme normale et presque banale ; mais en fait elle renferme en elles des richesses insoupçonnables, celles qui font que nous pouvons décider, un jour, de répondre à l’appel que Dieu nous fait de le suivre dans la vie religieuse, et de décider de nous donner à lui en lui offrant notre vie. Il y a deux mots qui ont une importance capitale, et qui sont ordonnés au début de cette phrase précisément, lui donnant son sens en quelque sorte : il s’agit des mots ‘ensemble’ et ‘unis’. Des mots apparemment simples, ne portant pas en eux des caractéristiques si extraordinaires, des mots qui font partie du vocabulaire de tous les jours, et qui pourtant sont animés d’une force qui ne nous appartient pas, contrairement à ce que l’on pourrait penser.
Les premiers “qui avaient adhéré” à la foi avaient, nous dit le Livre des Actes des Apôtres, “un seul cœur et une seule âme”, ils n’étaient en rien “propriétaires” et mettaient “tout en commun”. J’aimerais dès lors m’appuyer sur ce constat de saint Luc pour approfondir ma pensée. En effet, au mot ‘ensemble’ du psaume, je rapprocherais volontiers le mot ‘seul’ de saint Luc, tout comme je le ferai pour les mots ‘unis’ et ‘commun’, issus des deux mêmes textes.
J’ai un grand respect pour l’idée de l’être ensemble, parce que cela ne peut pas se concevoir comme une simple juxtaposition de personnes, ou un agglomérat humain qui s’intéresse à un même événement, mais parce que cela concerne des individus, des êtres uniques et marqués par le sceau de l’amour de Dieu. Être ensemble ne pourra jamais évoquer le fait de se fondre dans une masse, quand bien même celle-ci pourrait-elle bénéficier d’arguments valables pour exister ! Un rassemblement n’existe pas pour lui-même, car sa raison d’être est la présence d’individus qui décident de se rencontrer. Et pour rencontrer réellement quelqu’un il faut se connaître soi-même. C’est toute la force de l’altérité qui permet la vie ensemble sur cette terre. Là où manque l’exercice de l’altérité, de la réciprocité, et la conscience d’exister, tout rassemblement devient improductif.
Voilà pourquoi j’accorde alors une grande importance au mot ‘seul’. Mais attention, pas seul au sens de solitude, mais seul au sens de tout être créé unique pour pouvoir exalter la présence de l’autre. Peut-être connaissez-vous ce proverbe écrit par Victor Hugo : « Dis-moi qui tu aimes, je te dirai qui tu es » … c’est déjà pas mal en matière d’altérité ! Mais écoutez-ce qu’a dit saint Jean Paul II : « Dis-moi quel est ton amour, je te dirai qui tu es ». C’est là qu’est le secret de la propre réalisation de chacun de nous, ce que seul nous pouvons expérimenter, à savoir l’amour de Dieu. Cet amour se vit seul à seul avec le Seigneur, et en même temps nous ouvre aux autres, nous permet ainsi de faire partie d’un ensemble d’humains appelés à la vie commune sur cette terre ; regardez toutes les acceptions de ce mot dans le langage de tous les jours, toutes plus promptes les unes que les autres à évoquer tant et tant de situations diverses qui font – ou devraient faire – l’unité de notre monde !
De là à parler d’union, il n’y a qu’un pas. En effet vivre cette relation aux autres et à Dieu, non seulement nous unifie en notre propre personne, mais nous permet de nous unir à eux. Cela peut se réaliser par des échanges d’idées, de sentiments, de recherches, de pensées, de croyances, d’affection pour ne pas dire d’amour. Et là, on ne peut faire l’impasse sur la phrase de saint Jean dans sa Première Lettre : “Puisque Dieu nous a tant aimés, nous devons aussi nous aimer les uns les autres“. Et nous aimer non seulement d’une seule manière, ce serait impossible et même contraire au sentiment évoqué, mais nous aimer dans le respect des différences, des avis, des tempéraments, des caractères, des ambitions, des enthousiasmes ou des incompréhensions, et j’en passe… Et c’est alors qu’il faut mentionner le mot que j’estime faire binôme avec ‘unis’, c’est celui de ‘commun’, parce que c’est l’union qui fait la communion.
Voilà, on a fait un peu le tour de cette question en nous disant qu’être ensemble et unis n’est possible que parce que quelque chose, ou mieux, quelqu’un nous unifie : “Dieu demeure en nous”, a dit saint Jean, voulant nous faire prendre conscience de cet amour divin et premier qui nous permet d’aimer à notre tour. “Voilà à quoi se reconnaît l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, c’est lui qui nous a aimés”, dit-il encore. Et en cela nous sommes uniques, aimés, chacun, seul, pour lui-même, et par là, ensuite capable de mettre cet amour au service des frères et sœurs dans le grand rassemblement du monde, afin de vivre unis et de réaliser la communion humaine telle que le Père l’a imaginée au jour de la Création de ce monde.
Vous aurez compris, à ce stade de notre méditation, cher Simone et Maurice, que je n’ai fait que sous-entendre, sous ces quatre mots, le fait de notre vie religieuse. Et je pense que saint Matthieu va me donner raison quand il dit : “Ne vous faites pas donner le titre de Rabbi, car vous n’avez qu’un seul enseignant, et vous êtes tous frères […] Vous n’avez qu’un seul Père”.
À l’heure de prononcer vos vœux définitifs pour suivre le Christ, mes amis, cette phrase est essentielle. Elle va vous faire comprendre à quel point le Seigneur vous aime, jusqu’à vous avoir choisis pour continuer son œuvre d’une manière tangible dans le don total et le service total à la manière de Jésus. “Vous n’avez qu’un seul maître, le Christ”, nous rappelle encore saint Matthieu. Et j’ai envie d’affirmer ici que tout est dit ! Jésus est le maître… mais quel maître ? – Le maître de la vie et le maître de l’amour. À votre baptême il vous a reçus et vous a déposés dans les bras du Père, lequel vous a donné un nom, votre nom que lui seul sait prononcer en pleine totalité d’amour. Ce nom qui fait de chacun de vous un fils unique de Dieu. Dans la relation d’amour avec le Père et le Fils, vous n’êtes qu’un, héritiers avec le Christ du don de la vie éternelle. C’est le seul à seul avec lui et cela, mes fils bien-aimés, c’est ce qui fait, et la base et le ciment de votre vie religieuse. Sans ce seul à seul constant et régulier, ce compagnonnage de tous les instants, il sera difficile d’exister pleinement pour vivre l’ensemble que réclame la vie religieuse dans l’esprit de saint Augustin. Donc : savoir être seul avec lui, pour pouvoir être tout à tous, les frères en communauté, comme les frères et sœurs en Église. Ne rien posséder que Dieu seul, parce que tout ce qui peut faire de nous des propriétaires ne fait partie que du bien commun. En cela le vœu de pauvreté que vous prononcerez sera comme un aveu de la richesse de l’unique présence de Dieu dans vos vies.
Ensuite il y a l’union qui permet la communauté. L’union à Dieu d’abord, dans un corps sain, unifié et stable, sûrs que vous êtes, du choix que vous posez et qui répond à l’élection que vous accueillez totalement aujourd’hui. C’est dans et par l’union à Dieu que vous serez capables de vivre la joie de la communion, de la vie communautaire. N’oubliez jamais que ce n’est pas vous qui êtes à la source des décisions, des désirs, des réalisations de toutes sortes, des contacts fraternels et de la joie partagée dans une même foi, mais celui en qui vous êtes unis par son Esprit d’amour. C’est l’Esprit qui fait la communion, la communauté, cette vie religieuse à laquelle vous aspirez pour toute votre vie. Sans lui rien ne se fera, mais sans vous, il lui manquera les bras et les cœurs dont il a besoin pour exister.
Alors restez à l’écoute de l’Esprit qui parle toutes les langues, celles de la prière, celles des signes des temps, celles des frères, celles des événements heureux et malheureux, celles aussi que vos Supérieurs et votre Abbé essaient de relayer du mieux de leur soumission au service qui leur a été confié. Et comme vous le savez, écouter, c’est obéir, et obéir, pour un religieux, c’est précisément être à l’écoute de l’Esprit. En cela le vœu d’obéissance que vous prononcerez sera ouvert sur « ce que l’Esprit dit aux Églises » (Ap 2, 7), à commencer par celle que vous formez dans cette communauté canoniale d’Agaune.
Il y a un dernier mot, tiré du Livre des Actes des Apôtres, que je voudrais rajouter ; un cinquième mot qui, d’une certaine façon est le résumé vivant et visible de nos deux binômes largement évoqués ici, c’est celui de ‘témoignage’ : “C’est avec une grande force que les Apôtres portaient témoignage de la résurrection de Jésus, et la puissance de la grâce était sur eux tous”. Le témoignage… peut-être la première raison d’être du religieux, du prêtre aussi. Seul avec Dieu, pauvre dans le don de ma personne que je lui fais ; uni à Dieu, obéissant dans l’écoute de sa Parole d’amour qui me vient du cœur du Saint Esprit ; et maintenant témoin de Dieu, le cœur chaste, lui préférant tout pour répondre au tout qu’il me donne et que je suis appelé à donner à mon tour, intégralement, sans rien garder pour moi, à mes frères et sœurs. Ainsi cette force qui est déjà la vôtre, et qui grandira au fil de la croissance de votre engagement, ne s’affaiblira pas, ne se décolorera pas ni perdra en puissance, au contraire, elle fuira les chemins de traverse pour rester fidèle à la rectitude de votre itinéraire de religieux. En cela le vœu de chasteté que vous prononcerez fera de vous des témoins du Royaume, laissant transparaître que tout sera tout en tous, là où la tendresse Dieu nous couvrira définitivement de son ombre, à notre tour, pour nous engendrer à l’éternité en une nouvelle naissance.
Forts de ces vœux que vous allez prononcer, expression à la fois intime et publique de votre attachement au Christ, vous exalterez la vie religieuse au sein de votre communauté, comme au cœur de l’Église-communion autour de son chef, le Christ ; il fut le premier à être seul au centre du cœur de son Père, uni à sa Parole de Vérité et témoin de son Amour qui donne vie. Ne l’oubliez jamais ! C’est la grâce que je vous souhaite.
Ainsi soit-il !

Mgr Jean Scarcella