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22.10.2017 / Chrétiens dans la cité

In God we trust – en Dieu nous avons confiance (ou nous avons foi) – telle est la devise qui apparaît sur les billets de banque US. C’est même la devise des USA. En Suisse nos pièces de CHF 5.- portent sur leur tranche la devise Deus providebit – Dieu y pourvoira. Est-ce qu’on peut mêler Dieu à la finance ?

Dialoguer avec César

Mt 22, 15-21 « Rendez donc à César… », dit Jésus en regardant une pièce de monnaie.
Le titre de César désigne la « chose publique », la res publica en latin ; la vie en société qu’il s’agit d’administrer, de gouverner. La parole de Jésus comporte deux messages. D’abord il n’y a pas à diviniser le « politique », ni les hommes et les femmes qui œuvrent dans le politique, qui nous gouvernent : César n’est pas Dieu, il n’a pas à faire l’objet d’un culte. D’autre part, il faut accorder à César le périmètre de pouvoir qui lui revient en propre, son empire ; le croyant en tant que citoyen reconnaît dans l’instance politique une autorité propre. Cependant le croyant, parce qu’il croit en une transcendance, en quelqu’un qui est au-dessus de ce que peuvent faire les hommes en matière de gouvernement — en un Créateur que nous, chrétiens, invoquons comme le Dieu de Jésus Christ, comme Dieu Sauveur (car nous savons que ce n’est pas la politique qui en fin de compte sauvera le monde) — le croyant a le devoir de dialoguer avec César pour aider celui-ci à rester ouvert au transcendant, même s’il ne le reconnaît pas comme tel.

Le rôle du « religieux » dans la cité

Concrètement cela signifie par exemple que les religions font partie de la culture. Ou encore qu’à certaines questions graves, le politique ne saurait répondre seul, sans en référer aux sagesses et autres instances religieuses : le commencement et la fin de la vie, l’égale dignité de l’homme et de la femme, etc.. Paul Ricœur affirmait que les chrétiens sont les gardiens du sens, qu’ils ont en charge de veiller sur l’espérance : « Nous sommes responsables de maintenir un but lointain pour les hommes, appelons-le un idéal, en un sens moral, et une espérance, en un sens religieux. »(1)

Je cite volontiers ici ce bel écrit de l’âge apostolique qu’est la fameuse Lettre à Diognète (IIe siècle) :
Les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les coutumes. Car ils n’habitent pas de villes qui leur soient propres, ils n’emploient pas quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n’a rien de singulier. Leur doctrine n’a pas été découverte par l’imagination ou par les rêveries d’esprits inquiets ; ils ne se font pas, comme tant d’autres, les champions d’une doctrine d’origine humaine.
Ils habitent les cités grecques et les cités barbares suivant le destin de chacun ; ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et le reste de l’existence, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur manière de vivre. Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens, et supportent toutes les charges comme des étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie, et toute patrie leur est une terre étrangère. Ils se marient comme tout le monde, ils ont des enfants, mais ils n’abandonnent pas leurs nouveau-nés. Ils prennent place à une table commune, mais qui n’est pas une table ordinaire.

Une œuvre de justice

De par la Révélation, le christianisme est dépositaire « d’un tissu spirituel du politique qui a fait vraiment notre histoire occidentale et pas vraiment, si je puis dire, dans ce qu’elle a de pire : la démocratie, la triade républicaine ‘Liberté, égalité, fraternité ‘, les droits de l’homme, la laïcité et tant d’autres bienfaits qui, à tout le moins, n’auraient jamais pu voir le jour sans sa force paisible, tenace et inventive. »(2)

Le plus souvent nous sommes sensibles aux lourdeurs de l’action politique (corruption de certains élus, manque de générosité, recherche de l’intérêt personnel au détriment du bien commun, vanité, etc.). Pourtant le but de l’action politique demeure un enjeu formidable : créer une société où règne la justice, où les relations entre les hommes se développent harmonieusement, où chacun reconnaît l’autre comme un frère / une sœur en humanité.
L’ordre juste de la société et de l’État est le devoir essentiel du politique. Un État qui ne serait pas dirigé selon la justice se réduirait à une grande bande de vauriens, comme l’a dit un jour saint Augustin : « Remota itaque iustitia quid sunt regna nisi magna latrocinia ? » La distinction entre ce qui est à César et ce qui est à Dieu (cf. Mt 22, 21), à savoir la distinction entre État et Église ou, comme le dit le Concile Vatican II, l’autonomie des réalités terrestres, appartient à la structure fondamentale du christianisme.
La justice est le but et donc aussi la mesure intrinsèque de toute politique. Le politique est plus qu’une simple technique pour la définition des ordonnancements publics : son origine et sa finalité se trouvent précisément dans la justice, et cela est de nature éthique
Benoît XVI
Deus caritas est (2005)

Est politique tout ce qui concerne la manière dont nous vivons dans la cité

Nous parlons ici du « politique », et non pas de la politique. Le politique étant ce qui concerne la « polis », la cité ; par conséquent notre manière d’être dans le quartier, dans une entreprise, dans un centre d’achats, dans nos loisirs… tous lieux où je rencontre des personnes qui sont mes concitoyens et avec qui nous formons une communauté. Une communauté où chaque citoyen est invité à s’engager. L’engagement des chrétiens que nous sommes dans nos différents milieux de vie, notre engagement « politique », doit être fait avec lucidité. Lucidité : car nous savons bien que la cité d’ici-bas ne sera jamais parfaite, merveilleuse, totalement transparente et fraternelle. Nous savons bien que le politique, comme tout ce qui est humain, reste en proie au mystère du mal. Lucidité donc, mais aussi espérance, parce que nous sommes en route vers la cité céleste, et que celle-ci se prépare dès maintenant.
A travers le politique se joue le dessein de Dieu sur l’humanité, et nous sommes partie prenante de ce grand dessein de Dieu. C’est même la seule chose qui importe dans mon existence. Comment est-ce que je m’insère dans le plan divin, quelle est ma place ? Dieu ne me demande pas de briguer une carrière politique ni même de m’inscrire à un parti, mais seulement d’être un « citoyen » responsable et engagé en faveur de la justice. Ibid.

Il y a des lois étatiques qui ont besoin d’être « purifiées », revues, modifiées, affinées, pour que règne la justice. Pensons au respect des minorités, des classes défavorisées, etc. Il y a des comportements de certaines personnes politiques qui ne sont pas morales parce qu’ils découlent de « la tentation de l’intérêt et du pouvoir ». La foi chrétienne doit aider à plus de moralité, aider à former la conscience des hommes et des femmes – non pas en tant que foi chrétienne mais en tant que raison éclairée par la foi, par l’Évangile.

Pour les chrétiens, la justice apparaît comme une œuvre de l’amour-charité. Elle fait partie du don de soi à l’autre, imitant en cela l’amour de Dieu lui-même pour l’humanité. « Dieu est amour : celui qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu en lui. » (1 Jn 4, 16). Ces paroles expriment l’image chrétienne de Dieu, ainsi que l'image de l'homme et de son chemin, qui en découle – écrit Benoît XVI. La foi chrétienne montre la dimension transcendante qui traverse la justice et la fait accéder au niveau de Dieu, de la communion trinitaire. Cf. BENOÎT XVI Caritas in veritate (2009) 6.

1. Plaidoyer pour l’utopie ecclésiale, Genève, Labor et Fides, 2016, 51.
2. Philippe Capelle-Dumont, Dieu dans la cité, dans OFC & ACF, Dignité et vocation chrétienne du politique, Parole et Silence, 2017

Chanoine Jean-Claude Crivelli