Homélies

03.11.2019 / 31e dimanche ordinaire

La spiritualité du sycomore : la petitesse de l’homme devant l’infinie grandeur de Dieu

La messe de ce 31ème dimanche du Temps ordinaire C, est radiodiffusée et elle est présidée par le chanoine Alexandre Ineichen. Méditant les textes liturgiques, il invite les fidèles à redécouvrir la valeur spirituelle de la mémoire, la mémoire de la Parole de Dieu. Elle est en l’homme, non pour le juger, mais pour élever sa petitesse dans sa quête de Dieu, tel Zachée qui cherche à rencontrer Dieu. C’est là, toute la spiritualité du sycomore d’où résonne une Parole salutaire pour chacun : « Aujourd’hui, il faut que j’aille demeurer chez toi. »

Chères sœurs, chers frères,
Les Saintes Ecritures, la Bible contient la Parole de Dieu. Pour l’exprimer et l’exposer au mieux, elle utilise un langage humain, voire des langues différentes et, par le style et par la manière, lui donnent plus ou moins de pertinence.
Ainsi, les Saintes Ecritures racontent, d’une part, des histoires, du peuple de Dieu, de héros bibliques, ou tout simplement des épisodes remarquables de la vie de tous les jours, comme, par exemple, dans les paraboles de Jésus.
D’autre part, les Saintes Ecritures donnent aussi la parole à ceux qui, méditant les événements, les étudiant et les approfondissant pour montrer toute leur pertinence, rappellent au peuple de Dieu l’action et la miséricorde divine dans notre monde. Ainsi les prophètes, les sages nous rappellent combien Dieu est à l’œuvre ici et maintenant. Cependant, leur expression est le plus souvent si riche que nous ne percevons pas de suite, ni leur profondeur, ni leur hauteur. Parfois, même ils sont pris par une telle profusion d’images, de pensées et de zèle que leur discours en devient presque inintelligible, du moins, nous n’y retenons pour notre vie spirituelle que quelques brides. Car les saintes Ecritures ne sont pas un divertissement, de belles histoires à se raconter au coin du feu, mais une parole de vie, une parole salvifique.
Aussi devons-nous entendre les Saintes Ecritures, les réentendre pour que la parole de Dieu puisse nous façonner, nous convertir et nous permettre de participer à la vie même de Dieu.
Aussi est-il essentiel que nous gardions tous les événements dans notre cœur, comme Marie d’ailleurs, que nous les méditions et que nous accomplissions ici et maintenant cette parole de Dieu contenue dans les Ecritures. Il nous faut donc nous les rappeler, les garder en mémoire. Or, comme le dit bien Miguel de Unamuno « La mémoire est la base de la personnalité individuelle, tout comme la tradition est la base de la personnalité collective d’un peuple. Nous vivons dans la mémoire et par la mémoire, et notre vie spirituelle, dans le fond, n’est que l’effort consenti par notre mémoire pour durer, pour se transformer en espérance, l’effort de notre passé pour se transformer en notre avenir. » Pourtant, lorsque nous lisons ou entendons les Saintes Ecritures, combien pouvons-nous constater que notre mémoire est souvent défaillante. Aussi permettez-moi, à la suite de la lecture de ce dimanche, de vous exposer quelques-uns de mes oublis.
Premièrement, je pensais que Jésus avait eu un long dialogue avec Zachée pour le convaincre de se convertir. Il me semblait qu’il faillait que Jésus expose à Zachée toutes les raisons pour que ce publicain retrouve le droit chemin. Or, il n’en est rien. Jésus n’a qu’une seule parole dite à Zachée : « Aujourd’hui, il faut que j’aille demeurer chez toi. » Ce n’est que cette unique parole qui convertit notre chef des collecteurs d’impôts, notre collaborateur de l’occupant romain. En effet, Jésus est, certes, un prédicateur connu et reconnu. Mais sa parole seule est efficace et nous convertit. Pas besoin de milles arguties pour nous convertir, il suffit de laisser Jésus demeurer dans notre cœur. Alors la grâce peut opérer et transformer ce monde, ici et maintenant.
Deuxièmement, la discussion se déroule plutôt entre Jésus et les pharisiens. Ceux-ci se croient justes, mais ne se rendent pas compte que le juste par excellence, c’est-à-dire Jésus, ce n’est pas celui qui juge, mais celui qui est venu chercher et sauver celui qui était perdu. La conversion de Zachée est l’occasion pour Jésus, pour l’évangéliste saint Luc, de nous rappeler que la venue du Christ dans le monde est un véritable renversement, que le Dieu trois fois saint, veut notre bien et notre salut. Combien de fois nous l’oublions et préférons-nous souvenir, non de la miséricorde de Dieu, mais des péchés des hommes ?
Enfin, notre mémoire nous joue des tours en insistant sur des détails qui peuvent avoir leur importance, mais qui nous occultent souvent la vraie dimension de la parole de Dieu. Pour chacun — et j’en suis persuadé — nous nous représentons Zachée comme petit. En effet, le texte nous le précise pour expliquer pourquoi il avait dû monter sur un arbre. Mais, aussitôt que nous avons cette image, nous en oublions la signification. Si Zachée est petit, s’il monte sur un sycomore pour voir Jésus, c’est parce que l’humanité est bien finie comparée à la grandeur infinie de Dieu. Le sycomore n’est pas que l’élément d’un décor, mais l’instrument par lequel l’humanité essaie de se couvrir, de se sauver. Adam et Eve après avoir mangé la pomme et découvrant leur nudité se couvrirent des feuilles de sycomore avant que Dieu ne leur fasse des vêtements de peaux de bête. Ainsi, la petitesse de Zachée, le sycomore, ne sont pas des ornements pour illustrer notre belle histoire, mais une réalité cachée que nous oublions trop : la petitesse de l’homme, son besoin de se protéger devant la grandeur et la toute-puissance divine.
Je pourrais continuer et poursuivre l’énumération de ces oublis. Pourtant, en relisant les Ecritures, en les méditant, nous découvrons l’unique parole de Dieu. Notre petitesse essaie de monter sur un arbre, va à la rencontre de la grandeur de Dieu, non d’un Dieu venu pour les justes, mais d’un Dieu qui se penche sur les pécheurs et qui les sauve. Aussi laissons résonner en notre mémoire, en notre vie, cette parole salvifique : « Aujourd’hui, il faut que j’aille demeurer chez toi. »

Alexandre Ineichen