Homélies

28.08.2019 / La Saint Augustin

Ils ont répondu : « Me voici ! » : Deux nouveaux profès à l’Abbaye de Saint-Maurice

C’est au cours de la messe conventuelle de ce mercredi 28 août, fête de Saint Augustin, que le Père-Abbé de Saint-Maurice, Mgr Jean Scarcella a reçu les vœux temporaires de deux novices : Simone Previte et Maurice Sessou. Leur profession religieuse les engage à vivre les vœux de chasteté, pauvreté et obéissance dans la Communauté canoniale d’Agaune pour une période de trois ans. Les deux jeunes profès ont répondu : « Me voici ! » en réponse à l’appel que le Seigneur Jésus leur adresse. Mais cette réponse manifeste également leur libre et profonde aspiration à vivre la charité parfaite selon la règle de leur Père Augustin, évêque d’Hippone. Vous trouvez ici, l’homélie de Mgr Jean Scarcella en la circonstance et son mot d’action de grâce adressé aux nouveaux profès et à leurs familiers pendant l’agape fraternelle au réfectoire de l’internat.

« C’est toi, Seigneur, qui invite l’homme à chercher sa joie dans tes louanges. Car tu nous as faits pour toi, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose pas en toi. » (Saint Augustin)

Chers fils, chers confrères, mes sœurs, mes frères,
La joie de la louange pour le repos du cœur, pourrait-on déduire de ces quelques mots repris de l’antienne d’ouverture de la messe en l’honneur de notre Père saint Augustin. Et si nous ouvrons nos Constitutions, nous pouvons lire que l’Abbaye place « la vie de ses membres sous le signe de la louange sacerdotale, de la vie commune et du témoignage rendu à la vérité ». (I, 10) Nous reconnaissons là, mes bien chers Simone et Maurice, l’essentiel de notre charisme de chanoines réguliers de Saint-Maurice. Oui, nous sommes là, comme des jeunes pousses nourries du sang des Martyrs pour, sur leur tombeau, offrir le culte eucharistique afin de vivifier le cœur du monde, et la louange ininterrompue pour glorifier le Seigneur.

Comme l’affirme saint Augustin : « La sainteté des martyrs est parfaite, car dans leur passion même ils sont parfaits ». C’est cette consécration des martyrs que vous voulez signifier aujourd’hui par votre propre consécration au Seigneur. Et elle se manifeste, à l’instar de Maurice et ses Compagnons, par un esprit d’obéissance « qui puise toute sa sagesse dans la folie de la Croix » ; un esprit de pauvreté « qui perd sa vie pour gagner le Seigneur, sa seule richesse » ; et un esprit de chasteté « qui aime Dieu sans partage et refuse toute compromission à l’égard des idoles ». (I, 12)

Mes chers fils Simone et Maurice, cette consécration de votre vie que vous désirez faire au Seigneur s’épanouit tout d’abord dans la vie commune. Une vie commune à l’exemple des Apôtres, dont le Livre des Actes vient de nous rappeler que « la multitude de ceux qui avaient adhéré à la foi avait un seul cœur et une seule âme » […] et que l’« on mettait tout en commun ».

Va-t-on pouvoir réaliser cela facilement, simplement en suivant un règlement, une coutume ou le fantasme d’un jour ? Certainement pas, parce que pareille proposition ne nous est pas imposée de l’extérieur, mais correspond à un besoin qui nous habite afin de nous amener à faire ce choix. Et tout choix, vous le savez, est attaché à notre propre liberté, celle que l’on appelle précisément la liberté de choix. Elle nous installe alors au tréfonds de nous-mêmes et va nous permettre d’atteindre notre objectif, moyennant la liberté intérieure. Et cette liberté intérieure s’acquiert au prix d’une libération progressive et permanente de tout ce qui pourrait encore retenir notre marche libératrice. C’est donc pour accompagner ce processus de ne rien préférer d’autre à ce qui fait l’objet de notre choix que nous, religieux, nous professons les conseils évangéliques, notamment le vœu de pauvreté. Non pas une pauvreté dépouillante et dévastatrice de notre volonté, mais une pauvreté enrichissante qui va nous aider à nous révéler à nous-mêmes par la richesse du choix librement consenti de la consécration à l’amour de Dieu.

Ainsi choisir la pauvreté qui, je le répète, ne se définit pas d’abord en termes de possession, c’est choisir la richesse de l’amour de Dieu en s’appauvrissant, c’est-à-dire en devenant toujours plus soi-même sur le chemin de la consécration au Seigneur, en écartant de nous tout ce qui nuit à la richesse de notre pauvreté ; encore une fois : l’amour de Dieu, comme en ont témoigné Maurice et ses Compagnons en jetant leurs armes pour ouvrir leurs mains nues.

Après la liberté du choix de la pauvreté, voici celle du don de soi en vue du Royaume des cieux ; c’est « un don de la grâce qui porte le religieux à aimer Jésus Christ d’un amour de préférence en livrant tout son être à Dieu », soulignent encore nos Constitutions pour parler du vœu de la chasteté. (II, 34) Voici donc librement consenti le don de la chasteté. Jésus a été l’envoyé du Père et a été « victime offerte pour nos péchés », nous rappelait saint Jean dans sa Première Lettre. Ce don de Jésus est un don d’amour et saint Jean nous enjoint à vivre de cet amour, à « nous aimer les uns les autres » ; c’est ainsi que Dieu demeure en nous et que « son amour atteint en nous la perfection ». La chasteté, qui n’est pas une atteinte à notre nature humaine, – soyons clairs ! – la chasteté permet cette alliance d’amour privilégiée de nous en Dieu et Dieu en nous. Nos Constitutions le disent clairement : « Elle libère le cœur pour mieux aimer Dieu et le prochain de l’amour même du Christ. » (II, 34) La chasteté est, pour le religieux, fidélité d’amour, donc don de soi-même à l’être aimé : Jésus. Et c’est dans cette alliance que le religieux participe à l’engendrement de l’Amour à ce monde, en fidélité au geste même du don de lui-même du Christ sur la Croix ; la fidélité, comme l’ont exercée face au Seigneur Maurice et ses Compagnons en refusant un ordre contraire à leur foi de baptisés.

Et enfin, après la liberté de choix de la pauvreté et du don de la chasteté, voici la liberté du ”fiat” de l’obéissance. « Voici la servante du Seigneur ; que tout m’advienne selon ta parole » (Lc 1, 38) a dit Marie à l’ange, elle qui allait permettre l’incarnation de LA Parole ; « je leur ai fait don de ta parole » dit saint Jean dans l’Évangile de ce jour.

Oui, la Parole de Dieu s’est faite chair, et cette chair c’est Jésus-Christ qui « s’est abaissé et, dans son obéissance, [il] est allé à la mort et la mort sur une croix ». (Ph 2, 8) « C’est dans cette obéissance du Sauveur Jésus Verbe incarné que s’enracine l’obéissance religieuse », disent toujours nos Constitutions. (II, 47) Ici, chassons tout de suite de nos esprits que vivre le vœu d’obéissance est un supplice qui annihilerait toute volonté. Au contraire elle est ce ”fiat”, c’est-à-dire ce chemin en quête de vérité. Et notre volonté, à nous qui sommes baptisés, c’est celle de Dieu lui-même que nous sommes appelés à appliquer à notre vie même : « Me voici, je suis venu, mon Dieu, pour faire ta volonté ». (He 10, 7) Ainsi disent encore nos Constitutions : « Par le vœu d’obéissance, le religieux s’engage, dans la foi, à rechercher et à vivre la volonté de Dieu sous l’autorité du Supérieur ». (II, 48) Le Supérieur ne doit donc en rien imposer sa propre volonté en contraignant sa communauté, mais au contraire à se contraindre lui-même, afin que la volonté de Dieu puisse envahir la vie communautaire. Tous sont soumis au don du ”fiat” de la Vierge Marie : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le ». (Jn 2, 5) C’est une recherche commune de la vérité, ce qui a été toute la vie de Jésus : « Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Quiconque appartient à la vérité écoute ma voix ». (Jn 18, 37) C’est ainsi que Jésus dira à son Père, sous la plume de saint Jean : « Consacre-les par ta vérité : ta parole est vérité » ; autrement dit : ‘Je suis la vérité’, « pour eux je me consacre moi-même afin qu’ils soient, eux aussi, consacrés par la vérité. » De ce fait saint Maurice put s’écrier dans sa profession de foi : « Tu nous ordonnes de mettre au supplice des chrétiens. Tu n’as pas besoin d’en chercher plus loin : nous voici ! Nous professons notre foi : ”Nous croyons en Dieu le Père et créateur de toutes choses ; nous croyons en son Fils Jésus-Christ, notre Dieu ». (Profession de foi de saint Maurice).

Mes chers Simone et Maurice, vous allez professer pour une période de trois ans ces trois vœux, signes de votre liberté :
– à choisir le Seigneur dans la pauvreté ”en suivant le Christ votre vie entière”…
– à vous donner au Seigneur dans l’amour ”en vous donnant à cette communauté religieuse”…
– à vous confier au Seigneur dans sa vérité ”en vous engageant à vivre selon la Règle de saint Augustin et les Constitutions de ce monastère”.

Voici un temps de votre vie, marqué par le caillou blanc de l’Apocalypse et parfumé de l’amour de Dieu pour chacun d’entre vous. Puisse-t-il s’épanouir tout au long de votre existence, c’est la grâce que je vous souhaite.
Ainsi soit-il !

Mgr Jean Scarcella