Homélies

25.09.2019 / Fête de la saint Nicolas de Flüe

« Tout quitter pour suivre Jésus » : l’exemple de Saint Nicolas de Flüe.

En la solennité de Saint Nicolas de Flüe, c’est toute l’Église de Dieu qui est en Suisse qui célèbre dans la joie et l’allégresse son saint patron national. La nation helvétique lui doit son unité, sa stabilité et sa cohésion légendaire. À l’Abbaye de Saint-Maurice, la fête de Saint Nicolas de Flüe est marquée par la célébration eucharistique présidée par Mgr Jean Scarcella. Dans son homélie, Mgr Jean nous livre une méditation sur un aspect du modèle de sainteté : « Tout quitter pour suivre Jésus » selon saint Nicolas ; tout un itinéraire de vie ! Référence des lectures : Sg 7,27c-8,2a.3-7.9 / Ps 89 / Rm 14,17-19 / Mt 19,27-29

Mes sœurs, mes frères,
Tout quitter pour suivre Jésus, qu’est-ce que cela veut dire ? Laisser ses biens ? Abandonner ses prérogatives ? Oublier ses parents ? Rien de tout cela qui sont des exemples pour nous aider à comprendre ce que veut dire Jésus, et ce qu’il demande. En effet, dans le fait de tout quitter, il ne faut pas s’attacher aux choses extérieures, ne pas porter un regard extérieur sur la matérialité du monde. Tout quitter pour suivre Jésus ne concerne que celui qui décide de le faire ; il s’agit d’une orientation de son cœur, d’une décision de sa volonté, d’un élan de son esprit. Tout quitter pour suivre Jésus est quelque chose qui est intrinsèque à l’homme, qui lui appartient en propre et seulement à lui-même, qui est une attitude qui le concerne de l’intérieur.
Tout quitter pour suivre Jésus n’est donc pas laissé de côté des possessions extérieures, même appartenant à l’homme, mais au contraire, il s’agit de se déposséder soi-même. Non pas se fustiger ou aller se réfugier dans l’inconnu de soi, mais plutôt et surtout se positionner comme homme, comme femme, créature de Dieu face à lui le Créateur. Notre premier bien, notre grand bien, notre seul bien – oserais-je dire, c’est bien Dieu qui s’est fait connaître à nous en Jésus.
Encore une fois, tout quitter pour suivre Jésus n’est pas renoncer à un bien, mais plutôt aller à la recherche du Bien, le seul bien, Jésus lui-même. Tout le reste, tout ce qui apparaît possessions ou appartenances extérieures ne dépendent que du seul fait de rechercher le bien en soi-même ; en un mot : partir à la découverte de soi pour rencontrer Dieu, et rencontrer Dieu pour devenir soi. C’est donc une démarche intérieure, c’est là que se trouve le centuple qui est à comprendre comme l’accomplissement de soi en Dieu.
Nous n’avons rien à renier de ce qui nous façonne ou nous fait être, tout est nécessaire à notre croissance et notre épanouissement humain ; mais ce qui importe c’est d’aller à la rencontre de soi-même, se découvrir créature de Dieu, être capable de s’aimer tel que l’on est. Tout quitter ne veut donc pas dire ”perdre”, mais ”devenir”. Tout quitter pour suivre Jésus, c’est entrer en ressemblance avec lui-même. C’est en fait une constante renaissance de soi à soi-même, afin que notre croissance humaine atteigne, au jour fixé par Dieu, ce jour que seul le Père connaît, la stature du Christ, et devenir totalement « fils dans le Fils » ; voilà ce que sera notre récompense – si l’on veut employer ce mot –, une récompense qui construit l’homme fait à l’image de Dieu et en devenir de Dieu, et qui est déjà présente en ce monde, ce centuple qui se concrétisera et se réalisera pleinement au jour de Dieu en héritage de vie éternelle.
Mes sœurs, mes frères, je pense que c’est cela l’itinéraire de Nicolas de Flüe. Mari heureux, père de 10 enfants et époux d’une femme extraordinaire, personnage public et apprécié, homme de Dieu et témoin de sa foi, certainement qu’il s’est éloigné de tout cela, c’est vrai ; d’un tout qui a une part d’extérieur, mais qui le construisait intérieurement. Et, pour se laisser modeler il a choisi de ”tout quitter” pour suivre Jésus. Mais il n’a rien abandonné, rien rejeté, rien oublié, il a tout pris avec lui parce que c’était de son être intime qu’il s’agissait. Et l’appel qu’il reçut fut de faire de cet intime, c’est-à-dire de tout lui-même et tout ce qu’il possédait, le lieu de présence puissante de Celui qui « plus intime à nous-mêmes que nous nous-mêmes », comme l’a exprimé avec force et conviction Saint Augustin, a aussi eu un itinéraire du même ordre que celui de Nicolas et qui doit être celui de chacun de nous, par conséquent.
Alors, me direz-vous, comment est-ce possible… quitter père, mère et enfants, quitter épouse et vie sociale, quitter terre, quitter maison… comment est-ce possible ? Comment est-ce envisageable, réalisable ? Tout cela ne nous appartient pas ; nous, nous devons uniquement nous mettre à l’écoute de l’Esprit qui vit en nous, l’Esprit de notre baptême, et avancer avec la force intérieure qu’il met en nous et les moyens extérieurs que le Seigneur nous permet de posséder, d’utiliser, de réaliser. Pourquoi ? Parce que nous sommes appelés à construire le royaume de Dieu, dès ici-bas, et non le royaume de l’homme. Nous sommes l’homme appelé à devenir Dieu, nous sommes la créature qui doit apprendre à s’oublier pour qu’advienne en nous et dans ce monde le Créateur, le Maître de la création, Dieu qui règne sur tout être et toute chose en son Royaume. Et ce Royaume c’est l’amour !
L’amour qui est intérieur et qui ne s’embarrasse pas de « questions de nourriture ou de boisson », ce qui est parfaitement extérieur, même si nécessaire ; le royaume de l’amour, et c’est saint Paul qui nous l’a dit, est « justice, paix et joie dans l’Esprit Saint ». Justice, paix et joie – Dieu le juste, Jésus le prince de la paix et la joie de l’Esprit-Saint.
C’est dans cette Trinité, frères et sœurs, que notre vie doit s’incarner, c’est elle qui a forgé l’être, la vie et l’œuvre de Nicolas de Flüe – et nous le savons bien ! Juste est celui qui recherche Dieu et, partant, cherche à le faire découvrir aux autres dans l’équité des rapports humains. Paix, celle qui accompagne celui qui se laisse façonner par le Christ et devient maçon à son tour pour construire la civilisation de l’amour. Joie, une joie qui inonde une vie, une vie de baptisé, donnée, enthousiaste au vent de l’Esprit, afin de devenir créatrice dans le souffle de Dieu.
« Celui qui sert de cette manière-là plaît à Dieu, et il est approuvé par les hommes. Recherchons donc ce qui contribue à la paix et ce qui construit les relations mutuelles », conclut saint Paul !
Ainsi soit-il !

Mgr Jean Scarcella