Homélies

11.08.2019 / 19e dimanche ordinaire

Sous le signe de la vigilance et de l’espérance : le paradoxe de la grâce

En ce 19e dimanche du Temps Ordinaire de l’année C, c’est le chanoine Antoine Salina qui a présidé l’eucharistie dominicale à la basilique de Saint-Maurice. « Placés sous le signe de la vigilance, l’esprit et le cœur en éveil, mais sans négliger le Repos, nous sommes invités à l’Espérance en Celui qui n’a jamais fait défaut à son peuple et qui tient toujours ses promesses ».
Référence des textes liturgiques : Sg 18,6-9 / Ps 32 / He 11,1-2.8-19 / Lc 12,32-48

Frères et Sœurs,
L’évangile de ce jour se veut dans la continuation des autres : nous sommes en Luc 11,12-13. Nous avons eu depuis fin juillet Marthe et Marie : « Marthe, tu t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire : Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée. » Nous avons eu l’enseignement du « Notre Père » : « Que ton règne vienne… Donne-nous le pain dont nous avons besoin chaque jour ». Nous avons eu cette histoire d’héritage en ce moment où il était demandé à Jésus de faire le juge : « Qui m’a établi pour être juge ou arbitre de vos partages ». Et l’histoire de cet homme riche qui avait des greniers : « Tu es fou : cette nuit même on va te redemander ta vie. Et tes biens qui les aura ? Voici ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même au lieu d’être riche en vue de Dieu ».
Mais néanmoins ce sont des évangiles qui sont quand même complexes parce que cela nous pose aussi dans une relation aux choses de ce monde. Nous sommes des êtres incarnés. Nous sommes dans un monde : est-ce à dire que ces évangiles se veulent avant tout un éloge de la pauvreté, de la pauvreté matérielle ? Ou bien n’est-ce pas plutôt un éloge des priorités ? Nous l’avions vu dans ces lectures qui précédaient ce dimanche que ce n’est pas la richesse en elle-même qui est pointée du doigt puisqu’elle est vue en différentes occurrences bibliques comme le signe d’une bénédiction pour celui qui, industrieux, a su accomplir, accumuler aussi un certain nombre de biens. Mais cette richesse devient empoisonnée à partir du moment où elle est stérile.
Dans l’évangile de ce jour, nous avons cette suite aussi sur ce Royaume qui est dans une continuité parfaite avec les lectures que nous avons entendues. Lecture de la Sagesse qui nous parle de cet exode, qui nous parle de cette célébration de la Pâque et qui nous relie cette célébration avec les promesses aux grands patriarches dont, au tout premier chef, Abraham. Abraham est héritier des biens de ce monde qui lui ont été promis par Dieu, mais aussi dans cette tension permanente sur toute sa vie avec une promesse de type eschatologique, c’est-à-dire qui l’amène aux fins dernières. Abraham eut foi en Dieu et cela lui fut compté comme justice : la naissance d’Isaac, le don de la Terre Promise, le sacrifice d’Isaac transcendé, sublimé pour le mettre encore plus proche de Dieu et cet enfant épargné naturellement. Il est le fils par lequel s’accomplira la promesse au peuple de Dieu.
Frères et sœurs, il est question d’Espérance mais toujours dans cette pédagogie divine, insondable qui enracine cette espérance dans des merveilles déjà accomplies par Dieu pour son peuple : « Sois sans crainte petit troupeau. Votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume. » Curieux paradoxe car le Royaume semble être placé pour nous comme sous le signe de l’espérance et pourtant ce royaume nous est déjà donné. Rappelons-nous aussi la meilleure part dont Marie est la bénéficiaire soulignant par-là l’attitude de la réception de la Parole, Christ-Parole, le Verbe éternel qui se donne à nous, ici et maintenant.
Liée à ce don extraordinaire du Royaume, une injonction : « Vendez tout ce que vous possédez et donnez-le en aumône ». Ainsi le don est lié à un retour et ce retour, c’est la générosité qu’il nous est demandé d’avoir.
Frères et sœurs, dans cette attitude de peuple sauvé, de peuple de la promesse, de peuple de baptisés, héritiers de ce royaume, nous sommes invités aussi à revêtir la tenue du voyageur et du service. Servir, ceinture aux reins qui nous rappelle naturellement le peuple de l’exode ; cette ceinture qui est le signe du voyageur.
Nous sommes, frères et sœurs, toujours tentés de nous installer dans nos sécurités et le Royaume est là qui toujours nous interpelle pour nous mettre en route ou en voyage. La situation du chrétien dans ce monde, le signe auquel on peut le reconnaître, c’est effectivement avec cette ceinture aux reins. C’est-à-dire nous libérer toujours de cet attachement à une terre dont Dieu disait qu’il convient de la quitter et les choses ont été faites de telle manière qu’il n’y ait plus à y retourner, qu’il ne s’agit pas de se retourner avec regret sur ce qu’il a quitté mais d’être dans la tension permanente de ce vers quoi il va, c’est-à-dire ce royaume qui déjà est présent maintenant dans nos vies, dans nos cœurs mais qui se réalisera pleinement selon la promesse eschatologique.
Que dire aussi de cette vigilance qui nous est demandée pour les noces en attendant le maître qui doit revenir à minuit, à 3 heures ? Nul ne le sait. Est-ce à dire, frères et sœurs, qu’il ne faut jamais dormir ? Je ne crois pas. L’attitude de la vigilance, l’attitude d’une veille, c’est la veille de celui qui, le soir, dans les complies, à l’instar de Syméon, dit le « Nunc dimitis », c’est-à-dire : « Maintenant, Ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix selon ta parole. Car mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face du monde. » C’est cela la vigilance, frères et sœurs, il ne nous est pas du tout interdit de dormir. Il nous est demandé d’avoir une attitude de toute notre vie qui soit en conformité avec cette attente.
Cette parabole de l’intendant fidèle souligne cette responsabilité immense qui est donnée à tous ceux qui sont consacrés pasteurs ont des responsabilités vis-à-vis du peuple de Dieu. Nous ne sommes pas seuls dans cette responsabilité, mais nous sommes ensemble, peuple chrétien : ceux qui, frères et sœurs, ont été mis au service des baptisés, et plus largement, aussi de l’humanité, sont dans une situation plus dangereuse, plus de précarité aussi peut-être. Et elle demande de la part du peuple tout entier de ceux qui peuvent se douter que cette tâche n’est pas toujours facile, de ceux qui peuvent se douter combien la vigilance peut-être difficile : une détermination à être à leurs côtés.
C’est une invitation, frères et sœurs, à nous sentir toujours plus solidaires devant cette promesse et à savoir que ceux qui ont été mis à votre service ont aussi cette responsabilité. Et parfois, c’est cette solitude qui a besoin d’être confortée : l’évangile est l’affaire de tous.
Permettez-moi pour terminer, une petite histoire sur le paradoxe de la grâce :
Il faut beaucoup chercher pour s’apercevoir que tout est donné. Ainsi donc en va-t-il de l’histoire de ce mendiant qui va chez un riche propriétaire qui lui-même est avare. Ce propriétaire lui dit : « Travaille et je te donnerai un repas ». Il coupe du bois toute la matinée, se fatigue énormément et demande son salaire. Le propriétaire lui dit : « Va chez mon voisin, il te donnera à manger ». Le voisin tout riche et généreux l’accueille à un magnifique banquet. L’homme découvre qu’il y a plein de convives qui n’ont pas travaillé. Il s’étonne et le propriétaire de lui dire : « Ma table est gratuite. Il te suffisait de frapper à ma porte comme un mendiant ».

Antoine Salina