Homélies

28.07.2019 / 17e dimanche ordinaire

La Prière d’Abraham à Jésus

C’est le chanoine Antoine Salina qui a présidé l’Eucharistie dominicale. Il a axé son homélie sur l’intercession d’Abraham qui prie pour toute l’humanité. Le sommet de cette tradition de prière se trouve dans le Fils de Dieu fait chair. En lui, et par lui, nous recevons l’adoption filiale qui nous autorise à appeler Dieu : « Père ». A ce titre, nous le prions dans le « Notre Père ».
Référence des textes liturgiques : Gn 18,20-32/ Ps 137 / Col 2,12-14 / Lc 11,1-13

Frères et sœurs,
Que de chemins parcourus depuis les origines de l’homme. La Bible elle-même se propose comme une pédagogie bienveillante, ferme souvent, il faut aussi la reconnaître, de Dieu à l’usage de notre humanité. Nous savons bien que les tribulations d’Israël sont à l’image de nos chemins tourmentées et Dieu au travers de son peuple s’adresse à l’humanité entière.
Nous ayant créés « à son image et à sa ressemblance », il a fait de nous une humanité libre, capable aussi d’interrogations, d’errances de par cette liberté même dont elle a été gratifiée et sans laquelle il n’y a pas d’amour réellement possible.
Dieu, le Tout-Puissant, aurait pu envisager l’épisode de la chute « à la racine » si j’ose dire. Il aurait pu faire que le meurtre d’Abel ne se produisît point, que le roi David ne soit pas à l’origine du meurtre de Urie par l’amour de Bethsabée… Les exemples sont légion.
Mais, dans ce cas, aurions-nous pu dire qu’entre Dieu et nous, il s’agit d’une véritable histoire d’amour ? La prière d’Abraham s’inscrit dans ce contexte. Il n’était pas parfait, tant s’en faut, mais cependant on a l’impression qu’il y a entre Dieu et lui un rapport, si j’ose dire, parfaitement équilibré, d’égal à égal. Il n’est que d’assister à ce marchandage entre le Créateur et lui.
Cet épisode soit de peu l’épisode du chêne de Mambré où dans les trois personnes, c’est Dieu lui-même qui s’invita à la table d’Abraham, s’ensuivit la promesse d’une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que les grains de sable au bord de mer. Autant dire qu’au travers d’Abraham, c’est l’humanité entière qui est bénie.
Quand les trois personnages – Dieu – s’éloignent, Abraham les raccompagne : « Maintenant que j’ai fait Alliance avec Abraham, il est devenu un ami, je ne vais pas lui cacher mes projets ». Sodome et Gomorrhe dans la dépression, la fournaise de la Mer Morte, ce sont les nations, les peuples païens ; et voilà Abraham dont on aurait pu attendre qu’il ne se préoccupât pas du peuple élu, devient un intercesseur pour toute l’humanité.
Quand on négocie un prix en général, l’un part de 100 et l’autre de 10 et les deux se rencontrent à 50. Ici ce n’est pas le cas. Les deux partent ensemble du maximum pour arriver au nombre finalement très bas 10. Et ce n’est pas le chiffre qui compte, mais bien plutôt la particularité du dialogue et un Dieu qui alors même qu’il est le Très-Haut, le souverain créateur de tout ce qui vit, qui entre pleinement dans ce jeu de la prière et de la négociation.
Abraham a le sentiment qu’il pousse les termes de la négociation très loin mais il ne prie pas pour lui, non plus que pour son peuple, il se fait intercesseur pour l’humanité entière. C’est sans doute pour cela que ce récit ne peut que résonner de façon étonnamment moderne en nous.
Le Ps 137 lui souligne cette majesté du Créateur, le Dieu qui a sauvé Israël de la servitude, Celui qui a su entendre son appel. Je ne résiste pas à l’envie de répéter ce merveilleux verset : « Si haut que soit le Seigneur, il voit le plus humble : Seigneur éternel est ton amour, n’arrête pas l’œuvre de tes mains… » Ainsi Dieu n’est pas l’architecte indifférent de l’œuvre, il intervient constamment et le garde debout devant lui.
Quand Paul nous dit de Dieu qu’il a effacé le billet de la dette en raison des prescriptions légales pesant sur nous, il nous rappelle que chez lui, pas plus que pour Abraham, il n’est pas question de comptabilité et le sommet se trouve bien dans la réalisation pleine de la Mission de son Fils sur la Croix : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font. »
Si les saints, les martyrs connus ou non savent aller jusqu’à vivre cette phrase dans leur chair, n’est-ce pas parce que le Christ avant nous est passé par ce chemin ? Il est la Voie, la Vérité et la Vie. Mais alors même que les disciples ont par exemple 2000 ans d’aventure commune entre Israël et son Dieu, comment peuvent-ils demander au Christ de leur apprendre à prier ? Ne le voient-ils pas quotidiennement ? Ne savent-ils pas qu’il se retire auprès du Père ?
Le Notre Père, tant de fois commenté, médité, est-il la seule manière de prier ? En fait il s’agit aussi et peut-être avant tout d’une véritable école de prière qui s’inscrit dans la longue tradition d’Israël.
Nom, Saint, Règne, Pain, Péchés, Tentation, Dette, sont les mots qui reviennent régulièrement dans la liturgie juive : « C’est Toi, Seigneur, qui est notre Père, notre rédempteur depuis toujours » (Is 63). Le Nom de Dieu c’est Dieu lui-même. Le Dieu saint est le Dieu au-delà de tout et nous aspirons à ce qu’il soit reconnu de tout l’univers à commencer par nous-même. Si nous aspirons à la venue de son règne c’est bien que nous attendions que celui-ci supplante nos propres aspirations : « Vous serez comme des dieux connaissant le bien et le mal » (Gn 3).
Le pain est à considérer sous l’aspect matériel mais aussi et avant tout sous l’angle de la Providence qui nous invite à l’abandon et à reconnaître l’irruption de Dieu dans nos vies.
« Ne nous laisse pas entrer en tentation ». Cette formule a remplacé « Ne nous soumets pas à la tentation». Il n’y a pas de participation active de Dieu dans le sens que celui-ci aurait apposé à l’homme tous les obstacles pour la chute. C’est pourquoi la liturgie a proposé cette nouvelle formule fidèle en cela aux propos que nous lisons chez Jacques : « Que nul quand il est tenté ne dise : ma tentation vient de Dieu ! Car Dieu ne peut être tenté de faire le mal et ne tente personne ».
Frères et sœurs, nous n’avons que trop d’une vie pour lire, commenter et nous imprégner cette prière du Notre Père qui est l’entrée pour nous dans la relation de plain-pied avec Dieu Créateur et sauveur. Prions, prions sans cesse ainsi que le Christ nous le demande n’ayant pas crainte de déranger et croyons que Dieu exauce… mais peut-être pas comme nous le souhaiterions c’est toujours mille fois au-delà. Toute prière nous ouvre à l’action de Dieu, nous rapproche de lui, comble notre solitude.
Que Dieu nous aide à toujours retrouver les mots de son Fils.
Amen.

Antoine Salina