Homélies

14.07.2019 / 15e dimanche ordinaire : clôture de la Semaine romande de musique et de liturgie

Ecoutez la Messe retransmise en direct de l'Abbaye de Saint-Maurice. Présidence et Prédication : Mgr Luc Ravel, archevêque de Strasbourg. Avec le Groupe Vocal de la SRML, Directeur : Emmanuel Pittet. Atelier Chant choral, Directeur : Gonzague Monney. Atelier Chant grégorien, Directeur : Charles Barbier. A l'orgue : Nicolas Viatte. Présentation : Grégory Roth
Pour écouter la messe

1. La beauté universelle est notre porte d’entrée.

Partons de quelques réflexions d’une philosophe, Simone Weil. Dans « La pesanteur et la grâce » (Plon, 1988, p. 233 à 235), elle réfléchit sur la beauté. Elle peut nous aider à placer notre art liturgique au centre de la beauté.

Première réflexion : « La beauté séduit la chair pour obtenir la permission de passer à l’âme. » La beauté passe par les sentiments et les émotions mais va plus loin, jusqu’à toucher l’esprit. Que serait une liturgie purement rationnelle ? Inversement, que serait une liturgie purement émotionnelle ?

Deuxième réflexion : « Le beau enferme, entre autres unités des contraires, celle de l’instantané et de l’éternel. » La musique par exemple, cet art du temps, use de ce qui passe. Mais si elle est belle, elle scelle en nous une énergie qui déborde son début et sa fin. Ainsi nos liturgies commencent et s’achèvent, mais elles nous transportent dans le flux de l’éternité.

Troisième réflexion : « Le beau est ce qu’on peut contempler. Une statue, un tableau qu’on peut regarder pendant des heures. Le beau c’est quelque chose à quoi on peut faire attention. Musique grégorienne. Quand on chante les mêmes choses des heures chaque jour et tous les jours, ce qui est même un peu en dessous de la suprême excellence devient insupportable et s’élimine.» Voilà un critère très concret pour juger si une œuvre est belle : sa capacité à mobiliser notre attention, à la capter et à la captiver durablement. Weil concrétise cette idée : « Un tableau tel qu’on puisse le mettre dans la cellule d’un condamné à l’isolement perpétuel, sans que ce soit une atrocité, au contraire. » L’homme est fasciné par le beau mais lassé par le médiocre.

Quatrième réflexion : « En tout ce qui suscite chez nous le sentiment pur et authentique du beau, il y a réellement présence de Dieu. Il y a comme une espèce d’incarnation de Dieu dans le monde, dont la beauté est la marque. » Dans ce sentiment que le beau éveille en l’homme, un chemin de sagesse s’ouvre pour détecter et nommer cette présence divine. A ce point, la foi investit la beauté.

2. La foi qui est lumière du Christ éclaire ce chemin.

On entend parfois une certaine retenue voire une réticence à faire vibrer cette « chair », c’est-à-dire à toucher le cœur à travers les émotions. Mais cette crainte a été contredite par saint Augustin lorsqu’il comparait la pauvreté des liturgies catholiques à l’exubérance de celles des donatistes, des chrétiens schismatiques de son temps : « Il y a plusieurs manières de mettre en œuvre cette pratique, qui est si puissante à émouvoir l’âme de piété et à réveiller le sentiment de l’amour divin, et beaucoup de membres de l’Eglise d’Afrique sont plutôt apathiques à ce sujet, si bien que les Donatistes nous reprochent de chanter à l’église les chants inspirés des prophètes avec sobriété, alors qu’eux-mêmes enflamment leurs bacchanales comme par le son de la trompette pour chanter des psaumes composés par le talent humain. Quand est-il donc inopportun pour des frères réunis en église de chanter ce qui est saint, du moins tant qu’il n’y a pas une lecture ou un discours ou une prière faite à haute voix de l’évêque ou une prière ordinaire par la voix d’un diacre ? » (Saint Augustin, Ep. 55, 34-35) Osons « séduire la chair pour passer »… jusqu’au Christ.

Le Concile Vatican II le rappelle : « le Christ est présent lorsque l’Eglise prie et chante, et nous sommes unis à l’Eglise du Ciel ». Dans la beauté de notre liturgie, nous reconnaissons une sorte d’incarnation du Christ, une Raison, un Logos qui en donne le sens profond. Elle est la célébration du mystère du salut, réalisé dans la mort et la résurrection du Christ. Elle réclame donc « une musique à la hauteur d’un tel mystère de foi, du moins comme un éclat de la gloire divine. » (Michel Steinmetz, La fonction ministérielle de la musique sacrée, Cerf, 2018, p.325) La véritable musique liturgique libère et structure la foi de l’Eglise dans le salut et la vie éternelle.

3. La place de l’Esprit saint.

Cette musique ne peut être liturgique qu’inspirée par l’Esprit Saint. Appelons l’Esprit Saint avant, après, pendant nos actions liturgiques. Sans lui, notre chant liturgique est un concert. Avec lui, il sonne le rendez-vous entre l’homme et Dieu.

Cet Esprit nous habite et fait de nous son temple. En chacun, il opère pour le chant sacré. Origène le dit clairement : « Notre esprit ne peut pas prier à moins que l’Esprit ne le précède dans la prière, pour ainsi dire, de manière à en être entendu. Il ne peut pas non plus chanter des psaumes et hymnes au Père dans le Christ avec le rythme, la mélodie, le mètre et l’harmonie appropriés, à moins que l’Esprit, qui pénètre toutes choses, et même les profondeurs de Dieu, n’ait d’abord pénétré ses profondeurs à lui de louange et de chant et qu’il ne les ait comprises autant qu’il peut. » (De Oratione, II, 4)

Cet Esprit saint relie aussi les choses et les personnes entre elles. Ainsi parle le livre de la sagesse : « L’Esprit du Seigneur en effet remplit l’univers et lui, qui tient unies toutes choses, a connaissance de chaque mot. » (Sag 1, 7) D’une façon mystérieuse, il relie les choses entre elles. Ainsi nos voix, nos cœurs et nos instruments sont unis par l’harmonie de « l’Esprit musicien ». Saint Ambroise écrivait : « C’est un grand bien quand toute l’assemblée du peuple s’unit en un seul chœur. Les cordes de la cithare rendent des sons différents, mais créent une harmonie. Les doigts d’un musicien s’égarent souvent parmi les cordes, bien qu’il y en ait peu ; mais parmi le peuple, l’Esprit musicien ne saurait s’égarer. » (Ambroise, Explanatio psalmi 1, 9) Viens Esprit-Saint, habiter et harmoniser nos liturgies.

+ Luc Ravel, archevêque de Strasbourg

Mgr Luc Ravel