Homélies

30.06.2019 / 13e dimanche ordinaire

13e Dimanche du Temps Ordinaire : « On se donne en gros pour se reprendre en détail ».

La célébration dominicale a été présidée par le chanoine Alexandre Ineichen qui a centré sa méditation sur la péricope évangélique. Partant d’une expérience propre, le chanoine Alexandre propose un aggiornamento du radicalisme évangélique pour suivre le Christ et devenir son disciple. Car en effet, « Souvent on se donne en gros pour se reprendre en détail. »
Références des textes liturgiques : 1R 19,16b.19-21 / Ps 15 / Ga 5,1.13-18 / Lc 9,51-62

Frères et Sœurs,
L’Evangile que nous venons d’entendre me rappelle une formule d’un confrère, m’évoque la sentence d’un ancien. Pour montrer que, même si nous sommes prompts à nous sacrifier pour une juste cause, une belle cause, nous sommes tout aussi rapides pour ne penser qu’à nous-mêmes et à nos intérêts, ce confrère, cet ancien disait : « Souvent on se donne en gros pour se reprendre en détail. » En effet, arrivé à l’Abbaye, il y a quelques années, avec une petite valise, prêt à vivre pauvrement, je ne suis pas sûr que j’y repartirai avec la même valise, vu la quantité de choses accumulée. Et l’aventure n’est pas encore terminée. Mais ce que l’on peut dire d’un religieux, d’un moine, nous le pouvons tout autant en dire dans bien des situations humaines. Combien de couples, jeunes mariés, malgré des serments éternels, partent dans une vie à deux, tout feu tout flamme, pour au fil du temps, les enfants venus, les problèmes de toute sorte survenus, n’être plus qu’un vieux couple, comme le dit la terrible expression populaire ? Combien de beaux projets, de projets altruistes, ne sont en fait, avec le temps, qu’un retour sur soi et pour son seul bénéfice ? Oui, « souvent on se donne en gros pour se reprendre en détail. » Déjà, dans l’Ancien Testament, lorsqu’Elie choisit Elisée à l’instigation de Dieu comme prophète, la réponse attendue n’est pas aussi immédiate. Elisée ne répondit pas tout de suite à l’appel d’Elie. D’abord, il voulut embrasser son père et sa mère. Mais très vite, devant la réaction et les paroles d’Elie, Elisée comprit que cet appel venait du Seigneur. C’est pourquoi il rendit grâce, offrit un sacrifice, se leva partit à la suite d’Elie et se mit à son service, comme le disent bien les Ecritures. De même Jésus nous rappelle que le Fils de l’Homme n’a pas où reposer sa tête, que nous devons laisser les morts enterrer les morts et que si nous voulons être dignes du royaume de Dieu, nous ne pouvons pas regarder en arrière et mettre la main à la charrue. Alors faut-il répondre sur-le-champ à l’appel de Dieu et de fond en comble ? Faut-il faire mentir l’adage : souvent on se donne en gros pour se reprendre en détail ? Cependant, l’Evangile de ce dimanche s’ouvre sur une tout autre tonalité qu’explicite et illustre la lettre de saint Paul aux Galates, que nous venons de lire. S’il est vrai que dans bien des situations, après un moment d’exaltation, nous nous reprenons, nous savons que nous risquons aussi de reprendre les chaînes de notre ancien esclavage. Les disciples n’ont vraiment rien compris au Verbe de Dieu, à sa parole lorsqu’il lui demande, parce que leur ego s’est trouvé mis à mal après le refus des Samaritains de les recevoir, lorsqu’ils demandent à Jésus de faire descendre le feu du ciel sur eux pour détruire ces Samaritains ingrats. D’ailleurs, à chacune des paroles de Jésus, nous n’avons pas la réponse de ces hommes rencontrés en route. De plus, les trois interventions en appellent à des réalités humaines essentielles : nourrir, habiller les pauvres, s’occuper des morts et honorer son père et sa mère. Ainsi les remarques de Jésus ne veulent pas nous pousser à contredire la parole de Dieu. Non, Jésus veut que nous accomplissions au mieux la parole de Dieu, sa parole. « Car toute la Loi atteint sa perfection dans un seul commandement, et le voici : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Y a-t-il contradiction alors entre se donner en gros et accomplir la Loi et les Prophètes en aimant comme Jésus nous le commande. De fait, la contradiction n’est qu’apparente. Oui, nous pouvons nous donner en gros avec le risque de se reprendre en détail et d’en oublier le cœur de notre foi. Nous savons où mènent le fanatisme et l’intégrisme. Ce que Jésus demande c’est bien de se donner, en gros certes, mais tout en respectant et en vivant du commandement unique d’aimer Dieu et son prochain. Ainsi la sagesse populaire a raison de blâmer ceux qui tout feu tout flamme au début se reprennent point par point en oubliant l’autre, mais surtout en ne pensant qu’à soi-même, c’est-à-dire en s’aimant soi-même au mépris de l’autre. Alors l’appel du Christ est radical, mais doit dans chaque détail se révéler, se manifester vraiment. Ainsi, nous devons nous donner dans tous les détails pour être pris en gros par l’amour de Dieu. Se donner en gros, c’est aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa force et son prochain comme soi-même. Cela n’est pas un détail, mais cela doit se révéler dans tous les détails de notre vie, dans toute notre vie.

Alexandre Ineichen