Homélies

30.05.2019 / L'Ascension du Seigneur

« L’Ascension représente notre envoi en mission » : Mgr Nicodème Barrigah, évêque d’Atakpamé (Togo)

Le quarantième jour après la fête de Pâque, l’Eglise célèbre l’Ascension du Seigneur Jésus ressuscité. A la basilique de Saint-Maurice, c’est Mgr Nicodème Barrigah qui a présidé la célébration, à l’invitation de Mgr Jean Scarcella. Dans son pays, le Togo, Mgr Nicodème a présidé, au nom de la Conférence épiscopale des évêques du Togo, la Commission Vérité Justice et Réconciliation (CVJR) et encore aujourd’hui, il est constamment appelé à faciliter le dialogue national en temps de crise politique au Togo. Les sœurs de Saint Augustin travaillent dans son diocèse. Méditant la Parole de Dieu en cette solennité de l’Ascension, il exhorte les fidèles de la basilique à se savoir en mission sous la mouvance de l’Esprit Saint : « L’Ascension représente notre envoi en mission »
Référence des textes liturgiques : Act 1,1-11 / Ps 46 / Heb 9,24-28.10,19-23 / Lc 24,46-53

« Puis ils retournèrent à Jérusalem remplis de joie ». C’est par ces mots tout empreints d’émotion, chers frères et sœurs, que Saint Luc conclut son Evangile. La grande aventure initiée par le Christ avec ses apôtres s’achève dans la petite ville de Béthanie, où l’évangéliste situe l’événement de l’ascension. C’est de Béthanie, on le sait, que Jésus était entré à Jérusalem sous les ovations de la foule; c’est de là également, nous dit saint Luc, qu’il s’élève maintenant vers la Jérusalem céleste sous les acclamations des anges.
Une page vient de se fermer définitivement, celle de la présence visible du Christ; une autre vient de s’ouvrir, celle de sa présence à travers l’Esprit et l’Eglise. Ainsi, l’œuvre commencée sur les routes de la Palestine se poursuit maintenant aux quatre coins du monde grâce à l’action et au témoignage des disciples.
Selon l’évangéliste Luc, l’ascension du Christ est un événement qui, loin d’attrister les disciples, les remplit plutôt de joie. Un tel sentiment d’allégresse, à l’heure de la séparation, a certainement de quoi nous surprendre.
En effet, le sentiment que l’on éprouve au départ d’une personne aimée est plutôt celui de la tristesse. Et voilà que l’Evangile nous dit qu’au départ du Christ, les disciples étaient plutôt remplis de joie. Quel paradoxe!
Histoire du roi détesté de ses sujets :
D’après une anecdote assez amusante, un roi était détesté de son peuple, mais cela ne lui faisait aucun effet. Il continuait de dominer son peuple en le tyrannisant. Et on ne sait pourquoi un jour, il décide de se retirer. Evidemment, le peuple entier était en fête. Ils décidèrent donc d’organiser une belle fête pour célébrer le départ du roi. Et voilà qu’ils eurent l’idée d’inviter le roi à cette fête. Ils étaient tellement contents que la fête a été une véritable réussite. Tout le monde était très heureux. Et à la fin on demanda au roi de dire un mot. Il prit la parole et dit ceci : « Je me rends compte de la grande erreur que j’allais commettre en partant. Je vois jusqu’à quel point vous m’aimez. Et donc comme je suis autant apprécié par vous, je vais continuer à régner. » Il était détesté, on souhaitait son départ. Quand on aime une personne, c’est le contraire que l’on veut. On veut que la personne reste à jamais.
Et on s’étonne du fait que les disciples aient plutôt éprouvé de la joie au moment où le Christ montait aux cieux devant eux. Comment comprendre un tel paradoxe?
La raison profonde de cette joie, la raison profonde d’une cette attitude est à chercher dans leur foi en l’investiture royale de leur Maître et Seigneur. Effectivement, c’est au moment où le Christ disparaît à leurs yeux que les disciples comprennent réellement ce qui est advenu le jour de la résurrection, à savoir son « entrée triomphale » dans la gloire du Père.
L’ascension est donc la manifestation visible de ce qui s’est réalisé le jour de Pâques. « A noël et en Jésus, écrit L. Gagnebin, Dieu descend vers l’homme; à l’ascension et en Jésus, l’homme est élevé à Dieu ». Dans le même sens saint Augustin affirmait que l’ascension est la fête de l’espérance parce qu’elle nous introduit avec le Christ dans la gloire de Dieu.
Le théologien Henri de Lubac faisait cette observation : toutes les religions enseignent que l’homme se place devant Dieu. Seule la religion chrétienne affirme que l’humanité se trouve en Dieu.
En prenant notre chair, en prenant notre corps, Jésus s’est identifié à notre humanité. Et en entrant dans la gloire de son Père, il nous emmène avec lui. Il nous introduit donc au cœur de la divine Trinité. C’est donc là le premier motif de notre joie. Là où se trouve le Christ qui est notre Tête, nous avons l’espérance de nous retrouver là, nous aussi.
Dans la foi chrétienne, l’humanité est donc introduite au sein de la divine Trinité.
Troisième raison de notre joie : l’envoi de l’Esprit-Saint. Oui, le Christ l’avait déclaré : si je ne m’en vais pas, l’Esprit-Saint ne viendra pas sur vous. Et nous savons que quelques jours plus tard, après sa montée vers le ciel, l’Esprit-Saint a envahi les apôtres et les a envoyés aux quatre coins du monde.
Il reste cependant que l’ascension est pour les disciples le moment de partir en mission. Sur ce point, le message des anges rapporté par le livre des Actes des Apôtres est sans équivoque : l’heure n’est plus à la nostalgie et aux rêvasseries devant la voûte céleste. Il faut, à présent, avec courage et persévérance, porter la joyeuse nouvelle aux quatre coins du monde.
Il n’est sans doute pas banal de préciser que le dernier geste de Jésus, rapporté par saint Luc dans son Evangile, est une bénédiction; un geste qui nous rappelle celui du prêtre sur l’assemblée eucharistique avant le renvoi final. Cela signifie que toute « commémoration de la Pâques » s’achève par un envoi en mission dans le monde, avec l’assurance que le Christ lui-même est avec nous jusqu’à la fin des temps.
L’ascension représente donc le moment de notre envoi en mission. Mais avouons que parfois nous avons l’impression que non seulement Jésus est retourné vers le Père, mais que sa présence n’est plus visible, que sa présence ne fait plus parti de notre expérience quotidienne. C’est à ces moments-là qu’il faut nous rappeler que l’ascension n’est pas une absence, mais un autre mode de présence. Ne l’oublions-nous pas souvent?
Il y a quelques semaines, j’ai été invité par un évêque du Burkina Faso a présidé la messe annuelle de leur pèlerinage marial. C’était dans le diocèse de Ouahigouya. Au moment où nous étions en pleine célébration, un prêtre qui est allé présider la messe dans une communauté, a été enlevé par des djihadistes, le père Joël. Et depuis lors, pas de nouvelle. Il y avait une petite procession qui avait été organisée avec la même statue de Marie. L’un des prêtres qui officiait a été assassiné, avec 7 membres de la communauté. Et la statue a été brûlée. Deux semaines plutôt, j’étais sur les mêmes lieux.
J’avais promis à cet évêque d’envoyer dans son diocèse, un jeune prêtre parce qu’ils n’en ont pas suffisamment. Et à mon retour à Atakpamé, lorsque j’ai raconté ce qu’on venait de viv e-là, beaucoup de fidèles m’ont demandé de reporter l’envoi de ce prêtre parce que je le mettrais plutôt en danger. J’avoue que leur intervention m’a beaucoup bouleversé. Mais quelque part, je me suis posé cette question : où est Jésus lorsque ses serviteurs sont ainsi massacrés, simplement parce qu’ils veulent mettre en pratique, ce qu’il nous a demandé de faire? Où est Jésus lorsque des prêtres et des fidèles sont assassinés juste parce qu’ils voulaient montrer un peu d’amour aux populations qu’ils s’aiment? Où est Jésus lorsque son Eglise souffre ainsi sans qu’il n’y ait de sa part une intervention?
Avouons que tous quelque part, nous nous disons que Jésus s’est éloigné de notre condition humaine. Ce n’est pas le message que nous laissent les textes de ce jour. Les apôtres retournèrent à Jérusalem le cœur rempli de joie, pleins d’enthousiasme pour continuer d’annoncer l’évangile. En voyant le Christ s’élever vers le ciel. Ils ont pris conscience de leur responsabilité et de leur mission dans le monde.
En cette solennité de l’ascension, implorons du Seigneur, la grâce de la confiance et de l’espérance. La grâce de sentir sa présence au cœur de nos vies en particulier aux heures d’épreuve. Implorons de lui nous aussi la grâce d’aller en mission, car l’ascension, je le répète encore une fois, est un envoi en mission.
Je termine ma méditation par une autre anecdote. Nous en racontons beaucoup parce que nous faisons partie d’un peuple qui utilise plutôt les images et les histoires. Alors vous me pardonnerez de raconter une autre anecdote :
Passant devant son Eglise à quelques minutes de la messe et voyant les voitures luxueuses que ses paroissiens ont stationnées dans la cour, un curé s’exclame : « Mon Dieu, où donc sont les pauvres de ma paroisse? » Une heure plus tard, à la fin de la messe, regardant dans le panier des offrandes les petites piécettes que les fidèles y ont déposées, il soupire : « Mon Dieu, où sont les riches de ma paroisse »?
J’avoue qu’il m’est parfois arrivé, en voyant nos églises bondées de monde le dimanche, de m’exclamer : « Comme ils sont nombreux les chrétiens! » Puis, de m’interroger devant certaines situations sociales répugnantes et scandaleuses : « Où sont les chrétiens? »
Où donc sommes-nous alors que le monde s’enfonce dans l’incohérence, victime de manipulations multiformes et d’ambitions démesurées?
Où sont les chrétiens de nos instances de décision alors que la loi continue d’être taillée sur mesure pour protéger des intérêts sordides?
Où sont les chrétiens de nos tribunaux alors que la justice se vend au plus offrant et que le pauvre est sacrifié sur l’autel des convoitises?
Où sont les chrétiens du monde politique alors que la corruption s’étale à tous les niveaux et que les rivalités sont attisées sans scrupule par des « marchands de charogne »?
Où donc sont les chrétiens de nos médias alors que la vérité est constamment bâillonnée, l’immoralité exhibée sans retenue et que le jeu éhonté de l’intoxication dépersonnalise nos sociétés?
Où sont les chrétiens de nos institutions éducatives alors que la médiocrité se travestit en culture et que les valeurs fondamentales sont foulées aux pieds?
Didier Rimaud n’a-t-il pas raison d’écrire que : « nous avons déserté le lieu de nos combats »?
Jésus nous envoie en mission et il nous assure qu’il est avec nous jusqu’à la fin des temps.
Que l’ascension soit pour nous l’occasion de renouvellement de notre espérance et l’occasion d’un nouvel engagement au nom de notre foi au Christ ressuscité.
Amen

Mgr Nicodème Barrigah