Homélies

19.05.2019 / 5e dimanche de Pâques

« En quoi le commandement de l’amour est-il nouveau après plus de deux mille ans de prédication ? »

C’est le Prieur Roland Jaquenoud qui a présidé la célébration eucharistique de ce 5e dimanche de Pâques. Pour lui, en relisant les Actes rapportant le concile de Jérusalem, il s’agit d’ouvrir les portes de notre cœur pour n’exclure personne de nos assemblées et de ne considérer personne comme « étranger » à cause des différences culturelles, éducationnelles… La culture du vivre-ensemble qui se dégage de cette relecture explique toute la nouveauté du commandement que Jésus donne à ses disciples et à tous ceux qui, après eux, l’écoutent : « Aimez-vous les uns les autres ». Cette nouveauté se situe dans sa mise en pratique permanente à la durée des jours, des années. « Il n’y a pas d’autre service de Dieu que celui de l’amour, celui de la charité » : cela est à renouveler au quotidien.
Référence des textes liturgiques : Act 14, 21b-27 / Ps 144 / Ap 21,1-5a / Jn 13,31-33a.34-35.

Mes frères, mes sœurs,
On parle beaucoup de nouveauté dans les lectures de ce jour. Nouveauté d’abord pour les Apôtres au livre des Actes. On voit Paul et Barnabé rentrés à Antioche d’où ils étaient partis ; et ayant réuni l’Eglise, ils rapportent tout ce que Dieu avait fait avec eux et comment il avait ouvert aux nations les portes de la foi. « Aux nations », ça veut dire aux païens, aux grecs, aux romains, aux non-juifs.
Véritable nouveauté! Jusque-là, ceux qui avaient la foi dans le Dieu unique, c’était les membres d’un peuple et quelques convertis autour de ce peuple. La nouveauté, celle qui s’ancre dans la résurrection du Christ, c’est que la foi dans le Dieu unique et le salut sont ouverts à toutes les nations, à tous les peuples, à tous les hommes et à toutes les femmes.
Alors vous me direz : pour eux sans doute c’est une nouveauté, mais pour nous ça ne l’est pas. On le sait bien : l’Eglise est universelle. Mais mes frères, mes sœurs, est-elle vraiment universelle? N’y a-t-il personne dans notre cœur que nous excluons, par principe, de l’Eglise. Cela veut dire, non pas exclure d’une institution, mais exclure de cette communion qui fait qu’en Christ, je suis en communion parfaite avec les hommes et les femmes du monde entier, de toutes les cultures, avec des gens qui ne parlent pas comme moi, qui ne pensent pas comme moi, qui n’ont pas la même éducation, les mêmes règles de politesse et de savoir-vivre.
Cette première lecture nous enseigne que la foi chrétienne devrait nous emmener d’abord à une vraie communion avec tous, au-delà de tous les jugements que l’on peut porter sur celui qui nous semble étranger.
L’autre nouveauté, c’est celle dont parle le livre de l’Apocalypse : « Ainsi Celui qui siégeait sur le trône déclara : voici que je fais toute chose nouvelle ». Cette proclamation arrive après l’annonce de la Jérusalem céleste. Il nous a été dit : « Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il demeurera avec eux et ils seront ses peuples et lui-même, Dieu avec eux, sera leur Dieu. » Là encore, on nous dit que cette nouveauté dans laquelle nous devons entrer depuis deux mille ans, c’est que Dieu est au milieu de tous les peuples, au milieu de chacun.
« Il essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus. Et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur. Ce qui était en premier, s’en est allé ». Il s’agit, bien sûr, d’une vision de retour du Christ; une vision de royaume éternel qui viendra à la fin des temps, comme nous le proclamons tous les dimanches dans le Credo. Mais cette vision, mes frères, mes sœurs, elle est déjà commencée comme réalité. Elle doit être déjà commencée en nos cœurs. Si nous sommes citoyens de cette terre nouvelle qui nous est promise, alors nous devons déjà vivre, ici-bas, en citoyens de cette terre.
Et c’est là que les paroles du Christ dans l’évangile, prennent tous leurs sens. Au moment où Jésus prononce les paroles que nous avons entendues, c’est le soir du Jeudi Saint. C’est le dernier repas que Jésus prend avec ses disciples. Il sait que dans quelques heures, on viendra l’arrêter, qu’il va monter sur la croix, mourir et ressusciter pour le salut de tous. C’est le dernier moment d’intimité de Jésus sur terre avec ceux qui l’ont accompagné tout au long des trois ans de son ministère : « Petits enfants, c’est pour peu de temps encore que je suis avec vous. Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres. »
Je me rappelle que lorsque j’étais encore très jeune, je fréquentais l’Eglise protestante de Lutry. Vous savez que les pasteurs protestants étaient réputés pour faire de longues homélies. A la suite de cette lecture, le pasteur monte en chaire et crie : « Aimez-vous les uns les autres ». Et il s’assied. Silence. Oh! Pas un silence de contemplation, de méditation! Silence gêné! Qu’est-ce qui se passe? Qu’est-ce qui lui arrive aujourd’hui? Voilà qu’il se relève : « Aimez-vous les uns les autres » (voix forte). Et puis, il y a eu une troisième fois. Je ne vous la referai pas (rire). C’est tout, rien d’autre. 35 ans après, je me rappelle de cette homélie (rire).
Nous avons tellement l’habitude d’entendre qu’il faut nous aimer les uns les autres que peut-être bien que notre réaction quand nous les entendons une fois de plus, c’est une sorte de bâillement : « Oui, bon! On sait. ». Ça fait deux mille ans qu’on nous dit que c’est un commandement nouveau. Qu’est-ce qu’il a de nouveau, ce commandement?
Eh bien! J’aimerais aller plus loin. Quand Jésus le dit, les paroles ne sont pas nouvelles. On le trouve déjà dans l’Ancien Testament. Et puis, il n’a pas fallu attendre Jésus pour que des gens, mêmes païens, mêmes non-croyants, comprennent bien qu’il faudrait apprendre un peu à s’apprécier, à s’aimer les uns les autres, sinon on n’arrivera pas à vivre ensemble. Donc, si les paroles de Jésus sont vieilles de deux mille ans, ce qu’il dit là est vieux sans doute comme l’être humain. « Je vous donne, nous dit-il, un commandement nouveau ». Qu’est-ce qu’il veut nous dire?
« Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres. A ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns les autres. » C’est encore plus étrange!
Voici que c’est l’amour que nous avons les uns pour les autres qui va nous désigner comme vrais disciples du Christ. Ce sera, diront les philosophes, notre différence spécifique. C’est ce qui fait que nous ne sommes pas comme tout le monde. Qu’est-ce que Jésus est en train de nous dire?
Mes frères, mes sœurs, le commandement de l’amour est un commandement toujours nouveau. Toujours. Non pas parce qu’on l’entend pour la première fois, mais parce qu’à chaque minute de notre vie, à chaque journée de nos années, nous devons le renouveler, toujours. Dans l’Eglise comme hors de l’Eglise.
La tendance de notre cœur, c’est de n’aimer que ceux qui nous aiment. Et encore…! Et voici que Jésus désigne l’amour du prochain, l’amour les uns pour les autres, comme quelque chose qui doit être toujours nouveau, une exigence nouvelle de chaque jour, une exigence qui elle, doit transformer nos vies. Si Dieu est en train de faire toute chose nouvelle, comme il nous le dit dans l’Apocalypse, c’est parce qu’il veut renouveler, d’abord dans le cœur de ses fidèles, cet amour, qui a si facilement tendance à disparaître, à s’émousser, à sélectionner. Et voici que, peut-être que la nouveauté de ce jour, ce sera bien de nous mettre résolument à la suite et au service du commandement de l’amour.
Il n’y a pas d’autre service de Dieu, mes frères, mes sœurs, que celui de l’amour, celui de la charité. Il n’y a pas d’autre service de Dieu. Si nous sommes ici et que nous n’apprenons pas à aimer plus et mieux, alors cela veut dire que notre présence ici est vaine. Si nous recevons les sacrements du pardon et de l’eucharistie sans nous laisser envahir par l’amour de Dieu qui veut rejaillir à travers nos cœurs, nos actes, nos paroles, nos pensées, nos gestes, alors toute notre pratique religieuse est vaine. Nous avons une immense responsabilité qui nous est donnée aujourd’hui : « Tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples à l’amour que vous aurez les uns pour les autres ».
Cette responsabilité-là, recevons-la, mes frères, mes sœurs, comme une grâce. Dieu nous fait confiance. C’est nous qui sommes, ici, dans ce monde. Lui, il est remonté vers le Père. Bien sûr, il est toujours présent, toujours proche de nous par l’Esprit-Saint, dans les sacrements. Mais ce n’est pas lui que l’on voit. C’est nous. Et on verra quelque chose de lui à travers nous, si nous apprenons en toute vérité à nous aimer les uns les autres.
Que ce commandement, mes frères, mes sœurs, soit un commandement nouveau, chacun de nos jours, chacune de nos heures, chacune de nos minutes, et alors nous serons vraiment ses disciples.
Amen!

Roland Jaquenoud