Homélies

25.12.2018 / Messe de Minuit

Quoi de plus merveilleux que de fêter Noël avec la Communauté des Chanoines Réguliers de l’Abbaye de Saint-Maurice ! Ce 24 décembre, les participants à la traditionnelle Chantée de Noël ont été très nombreux. Joie et allégresse ont comblé les cœurs de chrétiens et de non-chrétiens venus à la basilique de Saint-Maurice à cet effet. A la suite de la Chantée, les chanoines ont prié les premières Vêpres de Noël avec quelques fidèles, puis les Vigiles. La messe de la nuit est présidée par Mgr Jean Scarcella. Une célébration eucharistique solennellement animée par le Grand Chœur de la Basilique sous la direction M. Emmanuel Pittet. Mgr Jean a axé son homélie sur l’avènement du Christ dans le quotidien de l’existence humaine et dont on peut en vivre l’expérience dans l’adoration eucharistique. Car Noël passe le temps fixe et unique, Noël ne se limite pas seulement à « l’événement de Bethléem », Noël « nous projette hors du temps ». Référence des textes liturgiques : Is 9,1-6 / Ps 95 / Tt 2,11-14 / Lc 2,1-14
Il n'y a malheureusement pas d'enregistrement de cette homélie.

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Mes sœurs, mes frères,

Alors qu’il semble que l’événement de Bethléem que nous fêtons cette nuit, la naissance du Sauveur, soit un moment fixe et unique dans le temps, en fait il nous projette hors du temps.
En cette nuit très sainte, le ciel s’unit à la terre pour que la terre devienne ciel. Dieu vient sur terre pour amener l’homme au ciel ; et en cela Dieu est totalement Dieu, remplissant le ciel de sa gloire, et il est totalement homme, enveloppant de la lumière de sa gloire non seulement les bergers de cette nuit de Noël, mais l’humanité entière. Lui, Dieu, l’être incréé et créateur de la perfection absolue, rejoint, en son corps même l’être créé. Dieu, à la stature totale et infinie, rejoint l’homme inachevé et en devenir. Dieu, celui que nul œil de créature ne peut voir, se laisse voir par des yeux humains. Dieu, maître de tout, qui libère l’homme du péché, se laisse lier à la servitude de notre condition humaine. Ce Dieu ainsi déposé dans une mangeoire, a quitté son trône céleste d’où il régit le monde pour rejoindre ce trône terrestre où il se donne comme une nourriture, berceau qui enfantera l’humanité à une nouvelle : « Je suis le Pain de vie, celui qui mangera de ce pain vivra pour la vie éternelle » (Jn 6,51). C’est ainsi que Dieu, en Jésus, va transfigurer le monde en revêtant de sa gloire l’horreur du péché, et venant faire de la faiblesse de l’homme une force vive de salut. Saint Paul traduira cela dans une célèbre formule : « C’est pourquoi j’accepte de grand cœur pour le Christ les faiblesses, les insultes, les contraintes, les persécutions et les situations angoissantes. Car, lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort. » (2 Co 12,10) La force de Dieu se glisse dans la faiblesse de l’homme et, prenant sa chair, il lui donne son Esprit : l’homme en Dieu et Dieu en l’homme.
Voilà ce qu’est cet événement marqué dans le temps et se développant hors du temps, ce merveilleux échange où Dieu se fait homme pour que l’homme devienne Dieu.
Prenons-nous assez conscience de cette folle réalité, frères et sœurs ? Quand nous nous émerveillons devant l’Enfant de la crèche, savons-nous aller au-delà de cette joie parfaitement humaine et juste pour contempler, en l’Enfant de la mangeoire, le Pain de vie sur l’autel du sacrifice ?
Ce merveilleux échange ainsi fêté en cette nuit de Noël où Dieu est venu sur terre pour que l’homme puisse être introduit au ciel – selon le mot de saint Jean Chrysostome –, ce merveilleux échange se manifeste sous l’aspect du don et de l’accomplissement.
Cet Enfant était annoncé par les prophètes, attendu « depuis plus de quatre mille ans » nous dit un cantique, et sa venue amène le ciel sur la terre. Si nous disons volontiers d’un enfant qui naît dans nos familles qu’il est un don du ciel, à plus forte raison l’Enfant-Dieu, Jésus, est le don du Père à l’humanité pour lui ouvrir la porte de la Vie : « Moi, je suis la porte – dira Jésus dans sa prédication. Si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé ; il pourra entrer, il pourra sortir et trouver un pâturage. » (Jn 10, 9)
Entrer dans la vie éternelle, c’est sortir de ce monde pour trouver le bonheur des verts pâturages ; et cela par Jésus. Entrer dans la condition humaine pour Jésus, c’est apporter le bonheur comme chemin de salut. À Noël, Jésus est manifesté comme ce chemin, il nous donne ce bonheur en se donnant à nous, et il nous conduit à la vie éternelle.
Saint Paul nous le rappelle cette nuit dans sa lettre à Tite, lue à l’instant : « Bien-aimé – lui annonce-t-il –, la grâce de Dieu s’est manifestée pour le salut de tous les hommes. » Tous les hommes… C’est pourquoi cette annonce nous est faite à nous aussi en cette nuit. Et saint Paul nous enjoint à recevoir le don de cette grâce de Dieu en son Fils Jésus, nous promettant l’accomplissement de « la bienheureuse espérance : la manifestation de la gloire de notre grand Dieu et Sauveur, Jésus-Christ. Car il s’est donné pour nous afin de nous racheter de toutes nos fautes, et de nous purifier pour faire de nous son peuple, un peuple ardent à faire le bien ».
Frères et sœurs, nous fêtons en cette nuit la naissance de notre salut, ni plus ni moins. Et ce n’est pas un fait extérieur à nous ou quelque chose d’impalpable, non, car c’est de nous qu’il s’agit : nous naissons à la Vie éternelle… pas encore advenue en plénitude, mais promise et reçue à chaque Eucharistie. Quand nous aimons à dire « c’est Noël chaque jour », c’est bien ce que cela veut dire : à chaque messe, à chaque fois que nous recevons Jésus Pain de vie qui se donne à nous dans l’Eucharistie, nous fêtons notre Noël !
Vous comprendrez dès lors l’exigence de vie qui va avec tout ça ! Nous avons à nous laisser transformer pour que cette lumière qui habite nos ténèbres se manifeste en œuvres de bien, pour que cet amour qui naît d’une femme, Marie Mère du Bel Amour, se propage en signes de justice, pour que cette vie qui vient du ciel habiter notre terre se répande en fleuves de paix.
Au moment où « le temps où Marie devait enfanter fut accompli », commence l’accomplissement en devenir de l’humanité en Dieu. Quand Jésus, sur la croix, révèle que tout est accompli, le salut est alors obtenu pour la création tout entière.
Ainsi, c’est dans cette geste d’accomplissement, avec confiance, amour, désir et détermination, dans « l’audace de l’adoration » et dans la contemplation du mystère que Marie gardait dans son cœur, que nous irons de la crèche à l’autel de Jésus, et de l’autel au trône de Dieu.
Ainsi soit-il !

Mgr Jean Scarcella