Homélies

18.04.2019 / Jeudi Saint

Célébration de la Sainte Cène

Lors de la célébration de ce Jeudi Saint, Mgr Jean Scarcella a lavé et embrassé les pieds de douze femmes choisies cette année pour symboliser le collège des douze apôtres devant qui Jésus s’abaisse pour accomplir ce rite. Expression désormais de l’amour qui unit le Corps du Christ, le lavement des pieds invite chaque membre de la communauté des chrétiens à se mettre au service des uns et des autres par imitation du Christ. Dans son homélie pour cette célébration, Mgr Jean a voulu mettre l’accent sur l’Eucharistie préfigurant la « Pâque du Seigneur » : « C’est bien le peuple qui passe, mais c’est le passage du Seigneur au milieu de son peuple ». Référence des textes liturgiques : Ex 12, 1-8.11-14 / Ps 115 / 1 Co 11, 23-26 / Jn 13, 1-15

Mes sœurs, mes frères,
Jésus avait demandé à Pierre et Jean d’aller faire les préparatifs pour manger la Pâque (Lc 2, 8-13) ; parlant de ce repas, Jésus avait dit : « J’ai désiré d’un grand désir manger cette Pâque avec vous avant de souffrir ! ». (Lc 22,15) Ce désir de manger la Pâque, n’avait rien d’extraordinaire pour un juif, qui en cela suivait ce que le Seigneur avait dit à Moïse. En revanche ce qui peut interpeller dans cette phrase de Jésus, c’est qu’il rajoute : «avant de souffrir».

Si l’on se place sur un plan purement historique et qu’on lit ce récit du repas de la pâque dans l’Exode comme une page d’histoire, il n’y a rien de bien particulier ; les images d’un film pourraient traduire cela très aisément pour nos yeux. Si on se place, en revanche, sur un second plan, on va comprendre la raison de ce repas, et même de son nom, la ‘Pâque du Seigneur’. En fait on se trouve au moment où le peuple hébreu va pouvoir quitter l’Egypte et l’esclavage qui l’y attachait. Le peuple va passer, d’un pays à un autre, traversant mer, désert et de longues années de peines, pour arriver à la terre promise. Et c’est cela qui s’appelle la Pâque – pesha, en hébreu – et qui veut dire ‘le passage’. Ça, on peut le comprendre aisément; mais l’auteur du texte dit encore : « c’est la Pâque du Seigneur ». C’est bien le peuple qui passe, mais c’est la pâque, le passage du Seigneur.

Le peuple choisi, frères et sœurs, le peuple élu conduit par Moïse est donc déjà signe du peuple baptisé dans le Christ, conduit par Jésus, le nouveau Moïse. On peut ainsi comprendre cet exode du peuple comme un immense pèlerinage vers une terre sainte, une terre où Dieu réside. Et enfin, avant de partir, on mange l’agneau pour trouver la force d’avancer, et on signe sa maison avec son sang, pour être épargné de la mort et vivre. Et Dieu conclut par ces mots, qu’il faut graver en lettres d’or dans la mémoire de nos cœurs : « Ce jour-là sera pour vous un mémorial. Vous en ferez pour le Seigneur une fête de pèlerinage. C’est un décret perpétuel : d’âge en âge vous la fêterez. »

Et ce soir, frères et sœurs, nous obéissons totalement à cette injonction du Seigneur : nous nous sommes rassemblés pour vivre cette fête de pèlerinage. Comme Jésus et ses disciples nous nous sommes réunis pour partager ce repas. Et comment quitterons-nous la table (?) : « la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main ». Certainement, frères et sœurs, certainement ! Souvenez-vous des paroles de saint Paul aux Galates, exhortant à lutter contre les esprits du mal et à s’équiper pour le combat avec ce que Dieu propose, afin de résister contre le malheur et de tout mettre en œuvre pour tenir bon : « Oui, tenez bon – dit-il –, ayant autour des reins le ceinturon de la vérité […] les pieds chaussés de l’ardeur à annoncer l’Évangile de la paix […] et le glaive de l’Esprit, c’est-à-dire la parole de Dieu. » (Ga 6, 12-17)

Oui, frères et sœurs, mettons la ceinture de la vérité autour de nos reins, attachons nos sandales pour aller évangéliser sur les chemins et tenons le bâton, ou glaive de l’Esprit, pour dire la Parole de vie. Comment ici ne pas se référer à cette parole de Jésus à l’apôtre Thomas qui s’inquiète de pas connaître le chemin pour le suivre, pour faire le pèlerinage avec lui : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ». (Jn 14,6)

Oui, frères et sœurs, comme les Hébreux nous sommes le peuple de Dieu en pèlerinage jusqu’à la terre promise. Jésus, le nouveau Moïse, lui notre ceinturon, nos sandales et notre bâton de pèlerin, nous conduit jusqu’au paradis ainsi que le Seigneur Dieu l’avait dit à Moïse : « Monte vers une terre ruisselant de lait et de miel ». (Ex 3, 3) Comme les Juifs faisaient leur pèlerinage en montant à Jérusalem sur le mont Sion, nous, nous faisons le nôtre, en montant vers le ciel, la Jérusalem céleste. Notre pèlerinage, frères et sœurs, part du cœur de l’homme et va jusqu’au cœur de Dieu.

Et quand ce pèlerinage commence-t-il ? Au repas dont nous avons appris qu’il doit être un mémorial. C’est saint Paul qui nous le dit clairement ce soir : « Faites cela en mémoire de moi »… Nous le disions, frères et sœurs, nous sommes ce soir dans la salle haute pour le repas de la Pâque, le repas que nous appelons la Cène du Seigneur, le repas où Jésus institue l’Eucharistie, le lieu de convergence de foi de tout catholique et le lieu d’envoi de tout missionnaire : baptisés, nous sommes des pèlerins catholiques missionnaires sur les chemins du monde, appelés à répandre la Bonne Nouvelle que Jésus est venu nous apporter.

Et cette bonne nouvelle s’enracine dans ce repas du Jeudi Saint. Jésus prend sur lui sa mission en nous conduisant, en son nom, aux chantiers du Royaume de Dieu qu’il est venu instaurer. Et comment le fait-il ? Non plus à la manière historique de Moïse, ceinture aux reins, sandales aux pieds et bâton à la main, mais selon le plan de Dieu qui veut faire de son Église son Corps même, le corps du Christ, en la chargeant de témoigner de la vérité, de montrer le chemin de l’amour et d’annoncer la parole de salut. Et pour cela, frères et sœurs, Jésus devait se donner à nous, dans l’obéissance à son Père qui l’a envoyé sur terre parmi nous pour, par le don de sa vie, nous agréger totalement à son plan d’amour.

Jésus, au soir du jeudi, la veille de sa mort, quand son don sacrificiel sera totalement accompli sur la croix, Jésus se donne à nous dans le pain et le vin, car « à chaque fois que vous mangez ce pain et vous buvez à cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne », nous relate saint Paul. À chaque fois… à chaque messe… vous proclamez… en rendant présent un événement qualifié de mémorial : le Corps et le Sang de Jésus donné pour nous lors de chaque Eucharistie, pour que nous devenions lui ; nourris de son Corps et de son Sang, remplis de son Esprit, nous recevons la force de vivre les étapes de ce pèlerinage qui doit conduire le monde au salut.

Lors de chaque Eucharistie Jésus se donne totalement et vivant à nous ; il nous a laissé ce sacrement, pour aller au-delà du moment définitif de sa mort sur la croix, et pour pouvoir le rencontrer vivant, à chaque communion, lui l’Agneau de Dieu immolé et lui, le Ressuscité. Ainsi à chaque messe nous vivons ce moment inouï du don du Seigneur Jésus à chacun de nous, à chaque messe nous entrons de plain-pied dans la grandeur du mystère de notre foi : « Nous proclamons ta mort, Seigneur Jésus, nous célébrons ta résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire. »

Voilà pourquoi saint Jean nous dit que Jésus nous aima « jusqu’au bout », c’est-à-dire dans le don total de sa vie, et encore « Que le Père a tout remis entre ses mains », pour que nous en soyons héritiers. Ainsi, en lavant les pieds de ses disciples Jésus signifiait déjà la dimension du salut purifié de tout péché, ce salut qui enveloppe notre vie entière. Ce salut qui se construit au long de notre pèlerinage, où nos pieds prennent la poussière du chemin et ont besoin d’être lavés, comme le péché qui entache nos vies et que Jésus lave avec amour par son pardon.

Pour que nous puissions continuer ce chemin, notre marche vers la maison du Père, il nous faut être purs de tout péché, recevoir alors le don que Jésus nous fait de son Corps et de son Sang et devenir membres pléniers de l’Église, Corps du Christ, en perpétuant son œuvre en mode de vivant mémorial auprès de nos frères et sœurs. Qu’ainsi nous soyons remplis de la Vie et de l’Esprit du Christ, devenant « exemple », comme le demande Jésus, « afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous ».
Ainsi soit-il !

Mgr Jean Scarcella