Homélies

17.04.2019 / Messe chrismale

Messe chrismale à la basilique de Saint-Maurice : Mgr Norbert Brunner prêche sur la fidélité à la mission du prêtre.

C’est à Mgr Norbert Brunner, Chanoine honoraire de l’Abbaye de Saint-Maurice, que Mgr Jean Scarcella a fait l’honneur de présider la messe chrismale de cette année. Au cours de cette célébration, le prélat a béni les saintes huiles des malades et des catéchumènes et il a consacré le Saint Chrême. Dans son homélie, Mgr Brunner a tenu à exposer «le lien profond qui unit sacerdoce et mystère eucharistique». Pour exposer ce lien, «L’homélie de l’évêque a pour thème la fidélité à la mission que le prêtre reçoit au jour de son ordination.» Pour lui, c’est au quotidien que le prêtre se doit de vivre la fidélité sacerdotale pour rendre crédible et féconde sa mission dans l’Eglise aujourd’hui. Référence des textes liturgiques : Textes : Is 61, 1…9 ; Ap 1, 5-8 ; Lc 4, 16-21.

Chers confrères,
«L’homélie de l’évêque a pour thème la fidélité à la mission que le prêtre reçoit au jour de son ordination.» En voulant suivre cette indication du Missel pour la messe chrismale, je vous proposerai quelques réflexions sur ce sujet avant que nous renouvelions ensemble nos promesses sacerdotales.
En effet, cette promesse de fidélité du début de notre sacerdoce reste toujours déterminante et fondamentale. Mais, pour garder sa force originelle ainsi que les effets de sa grâce, nous devons confirmer sans cesse cet engagement. Cela se fait évidemment par une vie vécue quotidiennement dans la fidélité au Christ. Cela se fait encore, de manière solennelle, à la Messe Chrismale célébrée la veille ou le jour de l’institution de l’Eucharistie. Ainsi est manifesté le lien profond qui unit sacerdoce et mystère eucharistique.
«Celui qui a reçu le sacerdoce ministériel jouit d’un pouvoir sacré pour accomplir, dans la personne du Christ, le sacrifice eucharistique et l’offrir à Dieu au nom du peuple entier.» Le prêtre ne peut donc pas renoncer à ce pouvoir sacré. Mais pour ne pas abuser de son pouvoir, il doit apprendre et réapprendre à le vivre à la suite du Christ, dans l’humilité et le service.
En renouvelant nos promesses sacerdotales, nous nous remémorons ces débuts de notre vocation et le jour de notre réponse publique à Dieu qui nous a appelés. Ce faisant, nous manifestons notre volonté de remonter aux sources de notre être sacerdotal. Nous vivons à chaque instant l’aujourd’hui de notre participation sacramentelle au sacerdoce du Christ, source, origine et unique fondement de notre vocation.
En effet, avant que Jésus nous ait consacrés «prêtres du Seigneur» et «servants de notre Dieu» par l’imposition des mains et par l’onction, il a reçu lui-même cette consécration : «L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction.» Cette onction spirituelle fait tellement partie de son être qu’elle lui a donné son nom : Il est le Christ, l’oint du Seigneur en personne.(1)
La bénédiction des saintes huiles devient alors pour nous le rappel et l’assurance que nous sommes oints enfants de son Père par le baptême, que cette onction est corroborée lors de la confirmation, et que nous sommes envoyés par l’ordination pour être les fidèles dispensateurs de cette «huile de joie» annoncée par le prophète Isaïe.
Ce chemin vers le sacerdoce démontre à l’évidence que devenir prêtre, diacre ou évêque «n’est pas une expérience qui concerne une seule personne, mais l’Eglise entière. Membre de la communauté des baptisés, participant avec eux au sacerdoce baptismal, le prêtre est «pris du milieu de cette communauté par le Seigneur et, par lui, mis à part pour annoncer son mystère, et donc pour un service à rendre à cette même communauté».(2)
L’exigence de ce lien entre le sacerdoce baptismal et le sacerdoce ministériel a été décrit ainsi par le Cardinal André Vingt-Trois : «Mieux les chrétiens vivent leur sacerdoce baptismal, plus ils ont besoin du sacerdoce ministériel, plus leur vie et leur action appellent des prêtres les accompagnant.» «Le mystère de l’Eglise, exige le ministère pastoral du Christ en ceux qui agissent en ses lieu et place ‘in persona Christi capitis’.»(3)
Ce lien est pour moi aussi la raison profonde pour laquelle vous, chers frères et sœurs, serez invités tout à l’heure à soutenir les prêtres de votre prière : «Et vous, frères et sœurs, priez pour vos prêtres, … afin qu’ils soient les fidèles ministres du Christ…» Nous, prêtres, nous comptons sur cette prière et nous vous en remercions cordialement. Nous savons trop que ce ne sont pas nos mérites qui justifient la charge que nous avons reçue. Ecoutons saint Paul : «Mais ce trésor, nous le portons comme dans des vases d’argile ; ainsi, on voit bien que cette puissance extraordinaire appartient à Dieu et ne vient pas de nous.» (2Co4,7)
Malgré nos faiblesses, le Seigneur nous a choisis comme il a choisi Pierre qui a renié le Seigneur par trois fois, ou comme Thomas qui a douté de la résurrection, ou comme Jacques et Jean qui ont réclamé les premières places. Est fort celui qui se sait faible, qui reconnaît sa propre fragilité et en garde conscience. Est gardé dans la fidélité celui à qui le Seigneur fait sans cesse miséricorde. Nous avons donc besoin de ce soutien en prière et en intercession, mais aussi en participation active. Il nous aidera aussi à grandir sans cesse et davantage dans l’amour et la fidélité au Christ, aujourd’hui peut-être plus que jamais.
Ainsi, la bonté du ministère de sanctification des prêtres illumine le corps entier qui est l’Eglise. Des péchés graves par contre affectent la communauté entière. Mais jamais ils doivent nous faire ignorer et moins encore nier que la toute grande majorité exerce le ministère avec une fidélité exemplaire. Et jamais, même pas en ces temps tourmentés, ces fautes graves doivent aboutir de comparer l’Eglise à une «organisation criminelle» comme certains responsables l’ont fait. Il est faux de culpabiliser l’Eglise parce qu’on considère certaines de ses exigences trop grandes.
En considérant que l’Eglise est la communauté de tous les baptisés, nous pourrions paraphraser un mot de saint Augustin pour admettre : «Tu dis que l’Eglise est mauvaise. Sois bon et l’Eglise sera meilleure.» Ou pour rester dans l’aujourd’hui des événements : après l’incendie dévastateur de Notre-Dame de Paris, le monde occidental dans son ensemble affirmait d’une seule voix : «Nous rebâtirons ensemble !» Une belle promesse. Et si nous connaîtrions la même mobilisation enthousiaste pour l’Eglise faites de pierres vivantes ? «Nous sentons bien que nous n’aurons pas seulement à rebâtir notre cathédrale mais à reconstruire aussi notre Église dont le visage est si blessé.»(4)
Oui, en effet, sois bon ! Mais comment être bon, tout en étant faible et fragile ? Il y a une seule réponse : agir comme Jésus. Il n’a jamais déresponsabilisé le pécheur. Il a reconnu la gravité du péché, mais il a accordé au pécheur sa miséricorde. Selon les termes «misère» et «cœur» qui composent le mot «miséricorde», Jésus voit ma misère de pécheur avec le regard d’un cœur aimant. Ce regard de miséricorde exprime la volonté de pardonner, et ce regard d’amour redonne confiance et remet debout.
Dans son livre «La miséricorde pour tous … sauf pour les prêtres ?» Mgr Gérard Daucourt pose la question : «Mais quel pardon peuvent espérer les prêtres qui chutent, qui pèchent, qui cède à la tentation de la chair ou pire ?» La réponse me semble-t-il ne peut être que les mots de Jésus adressés à la pécheresse : «Moi, non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus.» (Jn 8,11)
Dans cet esprit, nous pouvons méditer et faire fructifier les paroles de l’Apocalypse que nous venons de lire. Elles nous promettent grâce et paix de par notre Seigneur Jésus-Christ. Elles nous assurent de l’amour infini du Christ. Elles nous garantissent la force irrésistible qui nous fait devenir rois et prêtres devant Dieu son Père. Le Christ nous a appelés et il nous a fait «appelant» à notre tour.
C’est ainsi que le prêtre, sans cesse redevenu bon par la miséricorde divine, peut être ministre de la miséricorde. C’est ainsi qu’il peut porter la Bonne Nouvelle, annoncer la libération, redonner la vue, remettre en liberté. C’est ainsi qu’il peut, consacré par l’onction, oindre ceux qui seront consacrés par le Seigneur : par l’onction du front lors du baptême et de la confirmation, par l’onction des mains ou de la tête lors de l’ordination, par l’onction fortifiante dans la maladie ou l’infirmité. C’est ainsi qu’il peut mettre «l’huile de joie au lieu du deuil».
Et c’est ainsi que s’accomplirait la prière du début de cette célébration : «Dieu tout-puissant, puisque tu nous a consacrés en ton Christ, fais que nous soyons pour le monde les témoins fidèles d’un évangile de salut.»
Amen

Notes
1. Cf Kurt Koch, Ostern verstehen, p. 37
2. Cf Carlo Maria Martini, Les sacrements, pp 72s ;77
3. Cf André Vingt-Trois, Homélie du 23 mars 2016
4. Cf Michel Aupetit, Message du 16 avril 2019

Mgr Norbert Brunner