Homélies

28.03.2019 / 3e Conférence de Carême : Eucharistie et Silence

Conférence 3 : Eucharistie et Silence

Introduction
« Comme un cerf altéré cherche l’eau vive, ainsi mon âme te cherche, Toi, mon Dieu. Mon âme a soif de Dieu, le Dieu vivant. Quand pourrais-je m’avancer, paraître face à Dieu. » (Ps 41,1-2)
J’aimerais commencer par là où j’ai terminé jeudi dernier. C’est-à-dire, relire tous ensemble ce petit extrait du Petit Prince :
« - On ne connaît que les choses que l’on apprivoise ; dit le renard. Les hommes n’ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n’existe point de marchands d’amis, les hommes n’ont plus d’amis. Si tu veux un ami, apprivoise-moi !
- Que faut-il faire ? dit le petit prince.
- Il faut être très patient, répondit le renard. Tu t’assoiras d’abord un peu loin de moi, comme ça, dans l’herbe. Je te regarderai du coin de l’œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras t’asseoir un peu plus près…
Le lendemain revint le petit prince.
- Il eût mieux valu revenir à la même heure, dit le renard. Si tu viens, par exemple, à quatre heures de l’après-midi, dès trois heures je commencerai d’être heureux. Plus l’heure avancera, plus je me sentirai heureux. A quatre heures, déjà, je m’agiterai et m’inquiéterai ; je découvrirai le prix du bonheur ! Mais si tu viens n’importe quand, je ne saurai jamais quelle heure m’habiller le cœur… Il faut des rites.
- Qu’est-ce qu’un rite ? dit le petit prince.
- C’est aussi quelque chose de trop oublié, dit le renard. C’est ce qui fait qu’un jour est différent des autres jours ; une heure, des autres heures. Il y a un rite, par exemple, chez les chasseurs. Ils dansent le jeudi avec les filles du village. Alors le jeudi est jour merveilleux ! Je vais me promener jusqu’à la vigne. Si les chasseurs dansaient n’importe quand, les jours se ressembleraient tous, et je n’aurais point de vacances » (cf. Antoine De Saint-Exupéry, Le Petit Prince ; Editions : Gallimard, 1946, pp. 69-70).
On avait terminé sur ce texte la dernière fois, en prenant conscience que la liturgie, le rite, c’est un apprivoisement du mystère d’un Dieu qui se donne dans une offrande d’amour parfait. Pour pouvoir apprivoiser ce mystère indicible, immense, énorme de l’amour de Dieu qui se donne, qui est contenu dans l’Eucharistie, il nous faut l’enseignement du renard de Saint-Exupéry. Il faut de la patience : on n’apprivoise pas le mystère de Dieu comme ça, en deux messes. Je suis venu à la messe aujourd’hui, ça m’a ennuyé. Je ne reviens plus.

1. La liturgie : lieu de révélation de Dieu l’indicible
Le langage rituel : de la forme à la contemplation
Il faut de la patience. Il faut du temps. Il faut du silence. « Je te regarderai du coin de l’œil, dit le renard, et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus ». Il faut du temps. Du temps pour que nous puissions entendre dans le silence le Verbe de Dieu qui est le Verbe éternel. Quand on lit la Bible, on entend des paroles qui essayent de nous dire, qui nous révèlent ce Verbe éternel. Mais qui n’arrivent pas à nous dire tout. Même si ces paroles sont parfaites, moi, je ne suis pas encore capable de tout entendre ou comprendre. Il me faut du temps et du silence pour que la Parole de Dieu commence à résonner, à révéler l’indicible. On est dans un paradoxe!
Le Verbe, la Parole, nous révèle le mystère de Dieu que nul ne peut dire, que nul ne peut comprendre. Un mystère d’amour qui est tellement absolu qu’on n’en fera jamais le tour. Il nous faut donc de la patience, il nous faut du silence. Et il nous faut cette répétition des rites pour passer du rite, de la forme, à la contemplation. A la contemplation du mystère que le rite nous dévoile.
Le cheminement rituel : répétition et ordre
Le but n’est pas de rester au rite : « Aujourd’hui la messe était belle ». Certes, la beauté, ça nous aide. Je ne suis pas en train de parler contre la beauté. Mais le rite devrait nous aider à aller au-delà parce que le but du rite, ce n’est pas lui-même. C’est la contemplation du mystère de l’amour de Dieu. Dieu qui se donne. Tout cela, encore une fois, une messe, une liturgie où on est un peu étonné : ça ne suffit pas. Il nous faut une vie entière. Petit à petit, Dieu nous apprivoise, et nous, nous apprivoisons le mystère de l’amour de Dieu. Et ce que nous vivons dans une célébration de la messe est vraiment une ouverture vers l’absolu.
Il faut donc répétition. Il faut aussi de l’ordre. Il n’y a rien de pire qu’un rite désordonné. Parce que là, effectivement, on en reste à l’extérieur. Quand tout va mal, tout le monde s’énerve, c’est la catastrophe. Il nous faut de l’ordre. Et c’est pour ça qu’il y a des textes, imposés par l’Eglise. C’est pour ça que le prêtre qui célèbre l’Eucharistie doit la célébrer selon ces textes-là.
Le prêtre, il a de toute façon de l’importance : c’est lui qu’on va entendre, c’est lui dont on va écouter l’homélie. Donc, il faut que le plus possible, il devienne transparent à Celui qui veut se donner à chacun d’entre nous. Le rite, c’est dans ce sens-là. Ce n’est plus le prêtre qui célèbre, c’est Jésus qui se donne complètement à nous et qui une fois de plus nous découvre totalement son amour. Donc, le sens d’un rite, c’est que celui qui préside à ce rite, dans la mesure du possible, ne cache pas, n’empêche pas Celui qui veut se révéler à nous dans la célébration du mystère.
Il faut donc la patience, nous l’avons dit, et du temps pour rentrer dans le mystère. Il faut aussi le silence, parce que le bavardage est contre l’apprivoisement.

2. L’actualisation du mystère pascal dans l’Eucharistie
Le mystère pascal « ici et maintenant »
Je vous ai donné comme premier texte un petit extrait de l’encyclique de Jean-Paul II : Ecclesia de Eucharistia, L’Eglise vit de l’Eucharistie (2003), n° 5 :
Le fondement et la source de l’Eglise, c’est tout le triduum pascal… » : c’est-à-dire tout le mystère pascal : du Jeudi Saint à la Résurrection.
« … mais celui-ci est comme contenu, anticipé et « concentré » pour toujours dans le don de l’Eucharistie. » : dans l’Eucharistie, on vit et on reçoit la totalité du mystère pascal.
« Dans ce don, Jésus confiait à l’Eglise l’actualisation permanente du mystère pascal (…) » : dans l’Eucharistie, le mystère pascal devient réel pour nous, ici et maintenant. Actualisation.
L’admiration eucharistique
« Penser à cela fait naître en nous des sentiments de grande et reconnaissante admiration. Dans l’événement pascal et dans l’Eucharistie qui l’actualise au cours des siècles, il y a un « contenu » vraiment énorme (…) » : on voit que le pape aurait voulu trouver un autre mot mais il n’y arrive pas !
« Cette admiration doit toujours pénétrer l’Eglise, qui se recueille dans la célébration eucharistique » : l’Eucharistie comme admiration du mystère de Jésus qui se donne.
Le drame qu’il peut y avoir dans notre vie, c’est de ne plus être étonné, de ne plus s’émerveiller, de ne plus admirer ce mystère que nous célébrons ici. Chaque messe, ça doit être un renouvellement de notre admiration, de notre étonnement devant la grandeur de l’amour de Dieu qui se donne. Le mot admiration et étonnement en latin qui est la langue de l’encyclique, c’est le même. Un étonnement : waoh !
La célébration eucharistique est là pour nous faire entrer dans l’admiration de ce « contenu énorme », comme disait le Pape : le mystère pascal devenu actuel ici et maintenant. Donc, nous parlons de l’Eucharistie comme d’un apprivoisement, c’est-à-dire d’une entrée petit à petit dans le mystère, d’un étonnement, d’une admiration et finalement d’une expérience de l’amour infini de Dieu.

3. La célébration eucharistique : communion de toute l’Eglise
le Sanctus
Les Pères de l’Eglise ont beaucoup insisté sur l’aspect angélique de la célébration eucharistique. On en a un tout petit peu parlé la dernière fois. J’aimerais développer. Que font les anges ? Que font les chérubins ? Les séraphins, chez Isaïe, notamment ? Ils sont devant la présence indicible de Dieu. Ils contemplent sa face et donc ils sont dans l’admiration et ils chantent leur louange. C’est un vrai acte d’adoration. Et c’est pour cela que dans toute eucharistie, il y a l’hymne du Sanctus. Dans toute eucharistie vous avez le Sanctus qui est introduit par des paroles où l’on dit qu’on « s’unit aux chœurs des anges, à tous les saints. » Donc dans toute eucharistie, nous sommes invités à participer à la louange et à la contemplation, à l’admiration, à l’adoration des anges.
Le Sanctus, comme nous l’avons dit : « Saint, Saint, Saint le Seigneur, Dieu Sabaoth », nous, on a traduit « Dieu de l’univers », « Le ciel et la terre sont remplis de ta gloire », c’est une citation du prophète Isaïe au moment où le prophète voit Dieu entouré des séraphins qui chante cette hymne. Et puis la deuxième partie de l’hymne : « Béni soit Celui qui vient au nom du Seigneur. Hosanna au plus haut des cieux » : ce sont les paroles du peuple d’Israël au moment où Jésus entre à Jérusalem. C’est-à-dire, au moment où Dieu, le Tout-puissant, Celui qu’adorent les anges arrive pour aller à sa croix. C’est-à-dire qu’il achève, accomplit la raison pour laquelle il est venu, pour laquelle il est parmi nous : le don de soi-même.
La communion du ciel et de la terre
Donc avec l’hymne du Sanctus, ciel et terre participent à la même louange, au même étonnement, à la même admiration. Ecoutons une mélodie grégorienne du Sanctus pour que vous sentiez un tout petit peu cette suspension, cet étonnement devant le mystère, étonnement d’amour qui va amener forcément au silence émerveillé : (Chant du Sanctus de la Messe III par M. Charles Barbier)
Est-ce que vous avez envie de parler après ça ? On comprend qu’une telle admiration, une telle adoration, une telle contemplation du mystère, amène au silence.

4. Le silence eucharistique
Le silence en liturgie
Le deuxième texte que je vous propose est tiré de la Bible : du prophète Sophonie 1,7 :
« Silence devant le Seigneur Dieu, car il est proche, le jour du Seigneur ! Oui, le Seigneur a préparé un sacrifice, il a consacré ses invités. »
« Silence devant le Seigneur Dieu » : silence d’infini respect devant Dieu. Silence aussi d’infinie reconnaissance car il est proche : « Il est proche le jour du Seigneur ! » Et silence devant notre propre mystère : nous sommes invités à participer à un tel événement, à participer au sacrifice du Christ, au sacrifice d’amour du Christ.
Le silence en liturgie, ce n’est pas une panne. Quand on a la messe à la radio, on nous dit toujours qu’il ne faut pas de silence à la radio. On peut comprendre : parce qu’en écoutant ça depuis son salon, une tombe comme une panne. Mais le silence dans la célébration liturgique, ce n’est jamais une panne. Le silence, c’est nécessaire pour écouter. Pour écouter. Le silence est nécessaire pour adorer. Et dans nos livres, le silence est considéré comme une partie constituante de la célébration eucharistique.
Le silence comme participation active à l’action liturgique
Le troisième texte que je vous ai donné est issu du Concile Vatican II, la constitution sur la Liturgie, qui parle d’un thème très important pour le Concile : la participation active des fidèles. Qu’est-il dit ? (N° 30)
« Pour promouvoir la participation active, on favorisera les acclamations du peuple, les réponses, le chant des psaumes, les antiennes, les cantiques et aussi les actions ou gestes et les attitudes corporelles ».
Dernière phrase, à part, comme si on la met en évidence : « On observera aussi en son temps un silence sacré » : voici que le silence fait partie de la participation active. Cela veut dire que quand on est silencieux, on n’est pas passif.
« Silence sacré » : le silence n’est pas un vide. Il n’est pas une panne. Il est un moment essentiel de la participation active à l’eucharistie. Il y a différents moments de silence qui sont indiqués dans le missel.
Pour des petits moments de silence :
- Avant la préparation pénitentielle, le Je confesse à Dieu.
- Avant la prière d’ouverture.
- Si on faisait les choses justes, vous savez, avant la prière qui suit le Gloire à Dieu, on devrait dire : « Prions le Seigneur » : faire un moment de silence et commencer la prière pour qu’on ait vraiment le temps de se mettre devant Dieu.
- Le silence entre les lectures, court: qui permet de les assimiler. Je ne fais que de citer ce que dit la Présentation Générale du Missel Romain (PGMR).
- Et pour les fidèles, le silence pendant la Prière eucharistique. La Prière eucharistique est lue par le prêtre. Il y a des interventions de l’assemblée. Mais l’essentiel est lu par le prêtre. Or l’attention silencieuse aux paroles lues devient pour les fidèles leur participation active au mystère. C’est le silence à ce moment-là. Ça revient à l’idée que le silence est vraiment une vraie participation. Un silence pour, de manière active, s’imprégner, rentrer, participer au mystère qui est célébré.
On a pensé qu’en ce moment qui est le centre, où il faut effectivement qu’il y ait une parole, c’est bien l’attitude silencieuse qui va marquer le mieux la participation active de l’ensemble du peuple de Dieu. C’est intéressant ! On ne vous dit pas de vous taire parce que vous n’avez pas le droit de parler à ce moment. On parle de silence parce que ce silence, c’est justement la participation active de l’Eglise en ce moment-là. Voilà !
« La Prière eucharistique exige que tous l’écoutent avec respect et silence » (PGMR, n. 78).
- Et puis il y a le silence après la communion bien sûr, pour avoir du temps d’intégrer Celui que nous avons reçu. Le silence comme participation active.
Le silence comme source de jaillissement du mystère divin
J’aimerais que nous lisions ensemble deux extraits du Cardinal Robert Sahara qui est préfet de la Congrégation pour la Liturgie. Et qui a écrit un livre qui s’appelle : La force du silence. Contre la dictature du bruit Paris, 2016. J’ai choisi deux passages où il traite du silence lors de la célébration eucharistique. Parlant de la liturgie eucharistique, il dit au N° 251 :
« (…) En vérité, il s’agit d’entrer en participation d’un mystère sacré qui nous dépasse infiniment : le mystère de la mort de Jésus par Amour pour le Père et pour nous. » Grandeur de l’amour du Père pour nous. Devant la grandeur du mystère, doit jaillir, doit naître en nous l’étonnement, l’admiration, ce que disait Jean-Paul II. Le cardinal reprend ici cette idée.
« Les chrétiens ont l’ardente obligation de s’ouvrir à cet acte si mystérieux que jamais ils ne pourront le réaliser par eux-mêmes : le sacrifice du Christ. » « S’ouvrir », dit le cardinal. S’ouvrir à un mystère qui nous dépasse, c’est, pour reprendre Le petit prince, se laisser apprivoiser par Dieu. Et là, nous découvrons que dans le silence, ce n’est pas seulement moi qui apprivoise Dieu, le mystère. C’est un temps, une ouverture en moi pour laisser Dieu m’apprivoiser. Laisser Dieu me faire comprendre, me faire sentir comment il m’aime, comment nous aime, lui qui se donne pour nous.

5. L’Eucharistie : action du Christ
Se laisser saisir par l’action divine dans la liturgie
Je continue le texte :
« Dans la réflexion des Pères conciliaires, la liturgie est une action divine, une Actio Christi » : ça veut dire en latin : action du Christ. Voilà un élément qu’on n’a pas encore touché. La liturgie de l’eucharistie, avant d’être une action de l’Eglise, c’est une action du Christ. En disant ça, on ne fait que revenir à ce qu’on disait lors de la première conférence : le Christ lui-même nous donne le corps et le sang qu’il a offert sur la croix, sous les aspects du pain et du vin. C’est ce même corps et ce même sang. C’est lui qui agit. C’est lui. La liturgie, c’est une action du Christ qui se donne : 1- dans sa Parole : quand on lit l’Ecriture, c’est lui qui nous parle. 2- dans son corps et dans son sang : quand il s’offre sur l’autel, il se donne en nourriture; c’est lui encore qui s’offre tout entier pour chacun de nous.
Je continue le texte :
« Devant celle-ci, nous sommes saisis d’un silence d’admiration et de révérence. » : ça doit tellement nous étonner. On doit être tellement pris, ravi, au sens premier du mot, par ce qui se passe qu’on en arrive forcément au silence; forcément au moment où on n’a plus les mots pour dire. Admiration et révérence nous conduisent au silence.
La qualité du silence pour « voir » l’action de Dieu
Je continue :
« La qualité de notre silence mesure la qualité de notre participation active. » Intéressant! La participation active, c’est un tas de chose en liturgie. Un tas de moments : ce sont des chants, des gestes… et de tout ça, on en a besoin. Mais ce qui va vérifier la qualité de cette participation active, c’est notre silence.
La messe n’est pas une réunion de boy-scouts chantant autour d’un feu. Si on chante à la messe, c’est pour nous aider à entrer dans le mystère, à nous laisser apprivoiser, et donc finalement à nous taire : « silence devant le Dieu de l’univers ». Le silence comme participation active, cela veut dire notre entrée dans ce qui est célébré, dans le fond auquel la forme doit nous amener; et c’est la communion avec celui qui agit. C’est la communion avec Dieu qui agit à ce moment-là.
L’ouverture du cœur au mystère céleste
N° 253. « Le silence pose le problème de l’essence de la liturgie. Or cette dernière est mystique (…). Tant que nous aborderons la liturgie avec un cœur bruyant, elle aura un air superficiel et humain. » Il y a un détail important, un mot important : c’est le mot cœur. Le silence ce n’est pas d’abord une absence de bruit à l’extérieur. Le silence, c’est d’abord une disposition du cœur. Le silence c’est d’abord une ouverture au mystère céleste.
« Le silence liturgique est une disposition radicale et essentielle ; il est une conversion du cœur. Or, se convertir, étymologiquement, c’est se retourner, se tourner vers Dieu. » Nous avons besoin du silence pour nous tourner vers Dieu. Parce que, comme on l’a dit, se tourner vers Dieu, cela demande du temps, de la patience, du silence. Le silence comme conversion du cœur, cela veut dire : retournement : passer du bruit au silence.
Pour chacun d’entre nous, quand nous décidons de nous mettre en prière devant Dieu, il y a un sas. Il faut passer du bruit de la vie, du bruit de tout ce qui est à l’extérieur et à l’intérieur de nous-même, pour petit à petit, faire silence devant Dieu. C’est-à-dire, être en communion avec lui, prendre conscience de sa présence. On est d’accord. Ça ne se fait pas tout seul. Passer du bruit au silence cela veut dire passer de l’enfermement sur soi-même, sur ses problèmes, à la grande ouverture qu’est l’amour de Dieu.
Je continue :
« Il n’y a pas de vrai silence en liturgie si nous ne sommes pas, dans notre cœur, tournés vers le Seigneur ». Je vous donne un exemple. Un moment de silence : « Ho! Qu’est-ce que fait cet organiste, pourquoi, il ne joue pas. » Le silence, il y a eu formellement. Mais ce silence-là, il n’a non seulement servi à rien; il a été même un peu contre-productif.
Il y a l’autre silence, celui dont on parle ici, qui va naître de la parole, qui va naître de la musique, qui va naître de l’action liturgique, qui va nous amener à avoir encore plus conscience, à être plus consciemment en communion avec Dieu, c’est-à-dire avec son amour. Le silence, c’est une participation active à l’action liturgique. C’est une « écoute active », pour prendre un mot à la mode ces temps-ci. Le silence, ce n’est pas le vide comme on l’a dit. Le silence naît de toute une action qui nous mène à cette contemplation-là afin que nous puissions mieux écouter ce qu’il a à nous dire. Afin que nous puissions mieux écouter cette voix qui nous parle par toutes ces médiations : les prières, les lectures, ce qui est dit, ce qui n’est pas dit… on pourrait en rajouter pendant des heures; qui nous mène à écouter finalement ce Maître intérieur qui est à l’intérieur de chacun d’entre nous et à l’intérieur de l’Eglise et qui, Lui, veut nous parler.

6. L’adoration eucharistique : contemplation silencieuse du mystère pascal
Une école d’amour
Qu’est-ce que Dieu, Jésus veut me dire? Qu’est-ce que Jésus veut nous dire? La célébration c’est sans cesse une oscillation, un passage entre lui, moi et toi. Sans cesse. Je me tourne vers lui, je repense à moi, je pense à mon frère, à ma sœur : amour de Dieu et du prochain. Je me tourne vers lui pour apprendre l’amour de Lui, je me tourne vers mon frère et ma sœur, je me tourne vers moi-même pour actualiser cet amour. Toute liturgie, toute prière commune est une oscillation entre la parole et le silence, parce qu’elle est sans cesse une relation entre Dieu, moi et les autres.
C’est là-dedans qu’entre cette pratique de l’adoration du Saint-Sacrement qu’on a voulu continu, le plus possible, dans cette basilique. L’adoration du Saint-Sacrement, essentiellement, ce n’est pas autre chose que la continuation de la célébration eucharistique. On adore le Christ, on expérimente son amour. On lui apporte nos soucis dans le sacrifice eucharistique. C’est ça l’acte d’adoration suprême : « Saint, Saint, Saint le Seigneur ». Et la pratique de l’adoration du Saint-Sacrement qui s’est petit à petit répandue (C’est une pratique qui n’existe pas dans les premiers temps de l’Eglise. Pratiquement inexistante dans tous les rites orientaux) – Cette pratique de l’adoration du Saint-Sacrement qui s’est développée en Occident, et qui se développe tout particulièrement ces dernières années, ces dernières décennies (On parle de crise dans l’Eglise mais du point de vue adoration du Saint-Sacrement, c’est le contraire de ce qui se passe) elle est là, non pas pour faire autre chose que ce qui se passe lors de l’Eucharistie, mais pour avoir justement ces longs moments de cœurs à cœurs, de silence, qui vont nous permettre d’entrer encore plus dans le mystère de l’amour eucharistique qui est le mystère de l’amour qui se donne.
Vous allez trouver dans l’adoration du Saint-Sacrement tout ce qu’on a dit jusque-là : l’admiration, l’émerveillement devant la proximité de Dieu, qui, il y a deux mille ans, s’est incarné dans le sein de Marie, qui est né Homme, qui a vécu comme un homme, qui comme homme, comme nouvel Adam s’est entièrement donné au Père dans le sacrifice de la croix par amour pur et total pour nous. Et qui continue à faire ce même don dans le sacrifice eucharistique jusqu’à nos jours.
Le cœur à cœur pour l’écoute spirituelle
Et voilà que cette Eucharistie est devant moi, on me donne du temps pour y entrer : admiration émerveillement. Apprivoisement aussi. On sait combien l’adoration, ce n’est pas si facile : qu’est-ce qu’on y fait? Il ne s’y passe rien! Le nombre de témoignage de gens qui ont commencé l’adoration en disant : « Qu’est-ce qu’on y fait? Il ne se passe rien » et qui viennent finalement me dire : « je ne sais pas ce qu’il se passe, mais il se passe quelque chose … » C’est un témoignage assez récurrent.
Le cœur à cœur : je m’adresse à un ami qui est en même temps « Mon Seigneur et mon Dieu ». Je lui parle comme à un Père, je lui dis mes soucis d’enfant, mes détresses, mes blessures. Je lui parle des soucis, des détresses, des blessures des autres et j’écoute ce qu’il a à me dire. Mais lui me parlera toujours de son amour.
Conclusion
« Jésus est vraiment là! Si seulement vous saviez combien il vous aime, vous seriez la personne la plus heureuse du monde » : citation du Curé d’Ars.

Roland Jaquenoud