Homélies

12.03.2019 / Funérailles du Frère Laurent Tornay

Décédé le samedi 9 mars à l’âge de 87 ans, le frère Laurent Tornay de la communauté des Chanoines réguliers de Saint-Maurice a été enterré ce mardi 12 mars, âgé de 87 ans. Mgr Jean Scarcella, a présidé la messe des funérailles et lui a rendu hommage. Menuisier-ébéniste de formation, le frère Laurent a durant toute son existence concilié le travail et la prière : « Ora et labora ». Sa vie laisse un témoignage marqué par la spiritualité mariale : le chapelet était aussi la scie dans sa main.
Nous publions ici l’oraison funèbre du Père-Abbé, puis son homélie lors de cette célébration.

Mot d'accueil à la célébration
Se souvenir de notre cher Frère Laurent c’est comme se tourner vers une source de lumière et regarder par le trou d’un caléidoscope. Certes il était un homme haut en couleur, comme on dit, mais il savait organiser les couleurs pour qu’ensemble elles parlent ; il y avait les couleurs de la foi, de l’amitié, de la fraternité, celles aussi de la prière, de l’oraison, de l’union à Dieu, celle encore du travail, de la curiosité des choses de ce monde, et tant d’autres en sus. Frère Laurent vivait dans un monde de couleurs, non pas qu’il colorait tout ce qu’il voyait ou faisait, mais parce qu’il se laissait surprendre par la couleur des êtres, des choses, du temps. Il avait ce don de l’attention à l’autre, cette disposition naturelle prête à toujours recevoir quelque chose de l’autre, de la nature, de Dieu. À sa manière, c’était un chercheur, et avant tout un chercheur de Dieu.
Pour lui Dieu est quelqu’un de grand et d’inatteignable, mais en qui il avait une totale confiance, et cette confiance lui venait de l’amour inconditionnel qu’il vouait à Marie sa Mère. Cette foi totale et parfois un peu brutale, venait de son tempérament à l’emporte-pièce. Avec lui, c’était blanc ou noir, rouge ou bleu, vert ou jaune, mais jamais gris, rose ou beige ! S’il faut usiner une pièce de bois de telle manière, il ne s’agit pas d’imaginer le faire autrement, s’il convient de donner cet avis sur telle situation, pas question d’en donner un autre, s’il s’avère juste de prier le chapelet pour les âmes du purgatoire, inutile de vouloir le prier à d’autres fins. Ce qui ainsi pouvait apparaître comme quelque chose de difficile à gérer en sa compagnie, était finalement quelque chose de fort qui pouvait aider chacun à avancer un bout de chemin. Parce que rien de ce qu’il faisait n’avait de sens sinon en Dieu et pour Dieu. Son travail était une catéchèse, sa conversation aussi, sa prière totalement, son désir d’évangélisation continuellement.
Parfois il se laissait taquiner, mais à d’autres moments il ne fallait pas l’en…nuyer avec nos idées, car, disait-il, « Il ne faut pas rire avec ça ! ». En effet frère Laurent avait une vie intérieure forte et une vision des choses pure, à la hauteur de la compréhension qu’il pouvait en avoir ; et cela lui suffisait à prendre sa place dans ce monde et sa société, dans notre communauté et la vie sociale qu’il aimait fréquenter surtout à Saint-Maurice et dans sa menuiserie ; en un mot cela nourrissait ses divers centres d’intérêt. Ce qui m’a toujours frappé chez lui, c’est la lecture assidue qu’il faisait de la revue «Sciences et Avenir» ; une lecture apparemment difficile, avec des réflexions pointues, mais dans lesquelles il entrait, parce qu’il avait du bon sens, de l’intuition et un esprit suffisamment ouvert pour se contenter de recevoir ce dont il était capable. Et en cela, il savait beaucoup de choses et nous étonnait toujours !
Sous ses côtés grommelant frère Laurent cachait une grande sensibilité, celle que l’on pouvait lire dans ses beaux yeux bleus. Parce que son regard était limpide, parce qu’il regardait le frère ou la sœur en face de lui avec les yeux du cœur. Et c’est ce qui fit qu’il était artiste. Artisan ébéniste et menuisier, certes, mais artiste. Sa production est innombrable ; il a usiné par exemple toutes les fenêtres de l’entier du monastère de l’Abbaye, les portes et toutes autres décorations en bois de la maison. Où que vous alliez dans l’Abbaye, Laurent est présent. Et j’avais toujours beaucoup de joie à le voir, seul, admirer son travail, en se penchant sur une paroi, en vérifiant le mouvement d’une porte ou en caressant de ses mains calleuses la peau lisse d’un plateau de table. C’est peut-être pour cela qu’il aimait faire ce même geste sur le visage de dames en leur disant : « Mais toi, tu es jolie ! ». Et tous ses amis pourraient encore témoigner de toutes les réalisations qu’il fait pour eux et avec eux, toujours pétries du même art.
Quand frère Laurent rentrait de la menuiserie à la dernière minute, la cloche de l’office ayant presque déjà sonné, il posait son vélo, courait enfiler sa soutane et, son bleu de travail dépassant sur ses chaussures, il arrivait au chœur de la basilique, les cheveux en bataille, le rochet un peu de travers, et l’odeur du bois dans les veines. Mais en fait le temporel et le spirituel ne faisaient alors plus qu’un : ses pensées étaient déjà tournées vers le Seigneur, son cœur bien centré dans sa prière et le parfum de son amour présent au creux du mystère. Sa dévotion pour la Vierge Marie l’appela constamment à Notre Dame du Scex, même quand il devait s’aider au moyen des rambardes au bord du chemin, mais il montait, le chapelet à la main, son chapelet, celui de la petite boîte en fer-blanc qu’il avait toujours dans sa poche et qui devait être bien usé ; mais l’amour, lui, ne s’use pas, et frère Laurent le savait. Il avait aussi grand soin de ses images et de son petit livre de prières qu’il priait inlassablement ici ou là, en chemin ou dans un coin de la sacristie en attendant l’heure de la messe.
Frère Laurent était un homme de cœur et, si on lui faisait remarquer des choses à son endroit, il répondait : « Tu crois ? », pour ne pas blesser son humilité ; il était aussi un homme de bois pour fabriquer des croix ou construire des berceaux pour Jésus en forme de confessionnaux à mettre, selon lui, dans le grand hall de Manor à Monthey – quelle intuition, encore une fois ! ; il était enfin un homme de Marie pour nous partager en communauté un peu de sa douceur, comme il en était capable, mais en fraternelle vérité. Il a su bercer Jésus avec douceur et lui donner tout son amour au pied de la croix.

Homélie
Chers amis, mes sœurs, mes frères,
Prier est comme une semence qui permet une germination au fond de nous-mêmes. La prière est une illumination de notre être, dans son tréfonds, là où on ne la voit pas ; mais on peut la sentir !
On nous l’a toujours appris : prier c’est entrer en dialogue avec Dieu, c’est converser avec lui. Je veux bien parler ainsi, échanger des idées, faire des demandes, intercéder pour les autres… mais si je n’ai personne en face de moi, si je n’entends pas de réponse, comment tout cela peut-il me contenter ?
Il ne faut pas voir la prière comme quelque chose de statique, un échange verbal direct. Non, la prière est un va-et-vient, et elle s’appuie non seulement sur des mots pour exister, mais aussi sur des situations, des intentions, des mouvements de vie, tout un corps de sentiments qui habitent l’homme.
Par le prophète Isaïe, le Seigneur nous l’explique bien quand il dit : « La pluie et la neige qui descendent des cieux n’y retournent pas sans avoir abreuvé la terre, sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer. » Quand saint Paul parle du Christ en disant : « Que veut dire : il est monté ? Cela veut dire qu’il était d’abord descendu […]. Et celui qui était descendu est le même qui est monté au-dessus de tous les cieux pour remplir l’univers. » (Ep 4, 10-11)
Vous voyez ici ce mouvement de va-et-vient ? C’est le mouvement caractéristique de la prière. Et ce qui peut frapper, c’est que ce mouvement s’initie toujours de haut en bas, en premier. La pluie et la neige – tout comme la rosée qui dit le mystère de Noël – commencent par descendre, mais pour nourrir la terre ; Jésus le premier, en son incarnation, est descendu pour nourrir la terre de sa Parole d’amour. En quelque sorte notre prière est préparée par le Seigneur, afin que nous portions du fruit, et non qu’elle agisse comme magie !
Et c’est cela qui fait dire au Seigneur par le prophète Isaïe : « Ainsi ma parole, qui sort de ma bouche, ne me reviendra pas sans résultat. » C’est là, frères et sœurs, que se vérifie l’efficacité de la prière, c’est-à-dire l’œuvre de Dieu par nous qui, nécessairement, dans un deuxième temps, rejaillit sur nous. Quand nous prions, nous faisons l’œuvre de Dieu ; souvenez-vous de cette phrase de saint Paul aux Romains : « L’Esprit Saint vient au secours de notre faiblesse, car nous ne savons pas prier comme il faut. L’Esprit lui-même intercède pour nous par des gémissements inexprimables. » (Rm 8, 26). C’est ce que je vous disais et que saint Matthieu reprend dans l’Évangile de la liturgie de ce jour quand il dit : « Lorsque vous priez, ne rabâchez pas » ; c’est-à-dire n’inversez pas le mouvement de la prière. Je vous le répète, frères et sœurs : cela doit venir d’en-haut, « car votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant même que vous l’ayez demandé », dit encore saint Matthieu.
Vous voyez bien, frères et sœurs, si le Père sait ce dont nous avons besoin, il va nous le donner. Comme il sait d’avance, alors cela va d’abord venir d’en-haut et nous nourrir – peut-être à notre insu, parce que nous attendons certainement autre chose ! Mais en fait, c’est précisément ce qu’il nous faut pour atteindre ce que nous attendons !
Là, il est vrai, nous touchons au mystère de la prière et à son corollaire totalement obligatoire : la confiance. Et je pense qu’à ce stade-là, frères et sœurs, nous pouvons nous tourner sans ambages vers celui qui fut un modèle d’orant, de priant : notre frère Laurent. Pour lui la prière était gratuite ; il recevait la grâce d’en-haut et la faisait rejaillir sur le monde. Il priait, parce que c’était sa vie et il ne se posait pas tant de questions ; « on ne prie pas assez », disait-il sans cesse. Il y avait, là derrière, une assurance – consciente ou non, je ne sais –, mais une réelle assurance que par notre prière nous permettons à Dieu d’agir, dans ce mouvement de va-et-vient, précisément, ce mouvement de haut en bas, puis de bas en haut : recevoir et redonner !
Et si saint Paul nous rappelle : « Soyez toujours dans la joie, priez sans relâche, rendez grâce en toutes circonstances : c’est la volonté de Dieu à votre égard dans le Christ Jésus » (1Th 5,16-18), c’est bien pour nous encourager à ce que le désir de Dieu se réalise sur cette terre, à ce que, par notre prière, nous devenions des relais de Dieu ici-bas.
Mais il est vrai que c’est un grand mystère que la prière, ce contact amoureux avec notre Seigneur qui veut nous combler de ses bienfaits ; parfois on peine à les trouver… on trouve injuste un cours des choses que notre prière demandait autrement… on ne comprend pas ce qui peut nous apparaître comme un silence de la part de Dieu… C’est vrai, cela nous dépasse… et cela nous dépasse parce que c’est l’œuvre du Père en nous et pour le monde… ce n’est pas notre œuvre !
C’est pourquoi Jésus aujourd’hui nous donne, non pas une recette pour prier juste et si possible efficacement, non, Jésus nous dit comment et avec quels mots prier : « Vous donc, priez ainsi » : Notre Père, qui es aux cieux… regarde vers moi, descends jusqu’à moi ; que ton nom soit sanctifié… donne-moi de prononcer ton nom avec respect ; que ton règne vienne… fais-moi ouvrier de ton Royaume ; que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel… cette volonté qui descend du ciel pour fleurir et porter du fruit sur cette terre. Oh Seigneur, donne-nous le pain pour aujourd’hui, notre manne quotidienne, soutiens nos relations avec les autres, apprends-nous à pardonner. « Et ne nous laisse pas entrer en tentation, mais délivre-nous du Mal ». Et ne disons pas cette phrase du bout des lèvres, frères et sœurs, car une des grandes tentations du Mal, du Malin, est précisément de nous laisser croire que prier ne sert à rien et qu’il ne faut pas compter être exaucé.
Bien sûr, parce que si la prière est stoppée, c’est quelque part l’action de Dieu qui est contrée et le mal peut encore plus facilement entrer en scène pour détruire l’œuvre de Dieu. C’est pourquoi il nous faut aller chercher du soutien auprès de la Vierge Marie, elle dont le pied a écrasé le démon, elle la nouvelle Ève qui nous a donné Jésus le fruit de ses entrailles comme fruit pour nos vies, elle que frère Laurent, de chapelet en chapelet, a priée inlassablement : « Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. »
Amen !

Mgr Jean Scarcella