Homélies

24.12.2022 / Noël - Messe de la nuit

Mes sœurs, mes frères, chers amis d’ici et d’ailleurs,
Dire que Noël est une fête à caractère universel est incontesté, je pense. Mais on pourrait se demander pourquoi… À cause de la Tradition ? Des antiques fêtes celtes de la lumière ? De la naissance de Jésus, le Fils de Dieu ? De la trêve que la fête apporte dans l’agitation du monde ? De l’aspiration de l’homme à la paix ? De l’appel à vivre plus intensément la vie de famille ? Ou des décorations dans les rues et des crèches dans les églises, voire des Père-Noël dans les neiges du Nord comme dans les sables du Sud ? Ou encore des cadeaux qui disent l’amour et l’amitié ? Tout cela dit ainsi pêle-mêle risquerait de donner une image plutôt éclatée de cette fête, mais pourtant tous ces éléments ont un point commun : la lumière. La lumière dans toutes ses dimensions, celle célébrée à l’origine lors des fêtes du solstice d’hiver et celle, originelle, célébrée dans l’étable de Bethléem.

Quelques propriétés de la lumière sont donc ici mises en évidence : la lumière qui donne la clarté en brisant les ténèbres, la lumière du feu qui réchauffe dans la nuit glaciale, la lumière qui étincelle et exprime la joie, la lumière qui découvre les visages et ouvre les cœurs, la lumière de la trêve qui apporte le réconfort. En fait la lumière dessine dans la nuit le pourtour des ombres, et éclabousse durant le jour la vérité qui s’expose : le soleil brillant dans la nuit, les étoiles étincelant sur le jour… Dans la lumière, la nuit et le jour se rapprochent, le mal et le bien se réconcilient, l’étranger et le familier se rejoignent, “amour et vérité se rencontrent, justice et paix s'embrassent” (Ps 84, 11).
Nous contemplons, au premier plan de ce tableau merveilleux une large palette de significations concernant Noël, mais, attirés par son point de fuite, nous serons immanquablement entraînés vers la crèche de Bethléem. Ce qui semble second, devient alors premier, lieu-source de tout ce que les hommes peuvent vivre en cette période de Noël. Qu’on le veuille ou non, c’est comme si le temps s’arrêtait, la paix pouvant prendre toute la place dans la vie du monde, les familles se regrouper unanimes dans l’amour, les traditions porteuses de tant de significations pouvant alors comme s’incarner dans un moment précis de l’Histoire.
Oui, la lumière reste première, et l’aube se levant sur le monde au jour de Noël est bien le don unique de Dieu à l’humanité, sa création qu’il veut sauver de tout ce qui contrarie la lumière, la conduisant dans la clarté éternelle en lui. Pourtant tout homme fait l’expérience “de son” Noël, mais restant attaché d’une manière ou d’une autre à cet élément premier lui apportant bonheur, joie et espérance.
Je dis oui à tout cela, mais je ne le crois possible qu’au prix de notre prière, de la prière de l’Église qui en Jésus, Dieu fait chair et Lumière du monde, seule porteuse du cri des hommes vers Dieu, cri de joie, d’attente et d’espérance. Finalement une fête de l’homme pour l’homme. Et pour nous, chrétiens, parce qu’est né le Fils de l’Homme, Lumière du monde, une fête de Dieu parmi les hommes : l’Emmanuel !
Ainsi rappelons-nous les paroles de saint Paul à Tite entendues tout à l’heure : “Bien-aimé, la grâce de Dieu s’est manifestée pour le salut de tous les hommes, […] attendant que se réalise la bienheureuse espérance : manifestation de la gloire de notre grand Dieu et Sauveur, Jésus Christ.” Trois lignes, frères et sœurs, d’une densité énorme, trois lignes qui sont le kérygme, l’annonce de la Parole faite au nom de Dieu, révélant la réalisation de son œuvre d’Amour. Si la manifestation de la grâce est bien la naissance du Fils de Dieu, la bienheureuse espérance quant à elle confesse la vie de foi, et la manifestation de la gloire de Dieu proclame le salut. Le kérygme, c’est-à-dire l’annonce de la foi chrétienne, est un tout et ne peut s’énoncer qu’en partie. Ainsi on ne peut penser Noël, la naissance première, sans espérer la résurrection, la nouvelle naissance pour les hommes, qui s’accordera à la seconde venue du Christ sur terre. Noël ne peut être un en-soi, mais est bien un début, sans lequel l’œuvre de Dieu ne pourrait prendre corps. Et le commencement est bien la naissance de Jésus, l’Emmanuel – Dieu avec nous –, Dieu qui a pris corps d’homme pour intégrer l’humanité et la préparer, par sa Parole, son Verbe, à entamer son chemin de salut en écho à la bienheureuse espérance.

Un auteur a écrit cette expression merveilleuse : « Le berceau de Noël est sous l’ombre de la croix ». Ça donne les frissons tant c’est beau de justesse et de mystère ! Comment l’homme, créature aimée de Dieu, peut-il cheminer vers son salut, si celui-ci ne lui est pas obtenu par Dieu lui-même, en Jésus, prénom qui veut précisément dire : “Le-Seigneur-sauve” ? “Car – dit plus loin saint Paul – il s’est donné pour nous afin de nous racheter de toutes nos fautes, et de nous purifier pour faire de nous son peuple, un peuple ardent à faire le bien. “ C’est-à-dire nous sauver ! Ainsi Jésus devait naître, mais son berceau était déjà sous l’ombre de la croix, car c’est bien elle qui est le signe du salut, celui de la délivrance de la mort, et de la bienheureuse espérance de la vie éternelle à venir. Si la naissance de Jésus est commencement, sa résurrection est aboutissement. Et entre ces deux grands moments de l’histoire de tout croyant au Dieu de Jésus Christ, il y a le chemin de l’espérance, ce chemin de foi qui prépare tout homme à suivre Jésus, à entrer dans son mystère et recevoir l’héritage promis. Et suivre Jésus c’est non seulement la mise en pratique de sa parole et de ses enseignements, de ses exemples et de tout l’amour qu’il offre à qui s’ouvre à lui, mais aussi l’exercice de la conversion qui libère de tout péché, la lutte contre le mal, la recherche de la paix, la volonté de développer des gestes de bonté, autant de manifestations de l’homme, émaillées dans la vie de Jésus et rassemblées sur la croix, où elles seront purifiées et vivifiées, afin d’être exaltées pour la gloire de Dieu le Père.
Oui, frères et sœurs, cette grande joie de la naissance du Sauveur qui est le Christ, et qui nous est annoncée aujourd’hui, doit être pour nous, bien sûr d’abord une source d’émerveillement et d’action de grâce sans pareille face à Dieu le Père, mais ne peut pas faire fi du don d’amour de Jésus offrant sa vie sur la croix pour le salut du monde, ni de l’espérance qu’il a ainsi mise en nos cœurs pour que, notre vie durant, nous annoncions la Bonne Nouvelle du salut. Celle de la crèche de Bethléem, celle de la lumière inondant le cœur de l’humanité, celle qui est chemin vers le ciel de la béatitude infinie.
Ainsi soit-il !

Mgr Jean Scarcella