Homélies

14.04.2022 / Jeudi Saint

Mes sœurs, mes frères,

Nous voici rendus ce soir au sommet de notre histoire sainte, à un moment-phare, unique et décisif, qui n’est pas le fait d’un simple moment, mais au contraire la réalité d’une éternité déjà en acte dans notre monde, et qu’on appelle le mémorial. Oui, chers frères et sœurs, nous voici conviés à manifester la pointe essentielle de notre foi, ce qui en fait sa raison essentielle, pour ne pas dire unique et donc inéluctable : ce soir nous nous élevons jusqu’au zénith de notre foi en compagnie du Christ, du peuple hébreu et des apôtres. Et, par le fait même, parce que Dieu transcende le temps et que Jésus est, était et sera, nous vivons une réalité perpétuelle qui s’inscrit dans cet instant de notre vie ; oui, une parcelle d’éternité s’incarne ici et maintenant dans un moment particulier de notre humanité. Nous vivons, ce soir, d’une manière toute singulière, sur notre pauvre terre, quelque chose qui appartient désormais à la surabondance du ciel. Vous aurez compris que j’essaie d’évoquer le mémorial du don de l’Eucharistie, le pain venu du ciel pour la vie du monde : « Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel – nous a dit Jésus – : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde » (Jn 6, 51).

Alors, frères et sœurs, nous sommes ce soir à la fois le peuple hébreu rassemblé dans ses maisons pour inaugurer le repas du passage, c’est-à-dire la préparation à l’exode vers la Terre promise, et à la fois les 12 apôtres rassemblés dans la salle apprêtée pour le repas pascal, c’est-à-dire l’offrande de la Vie pour l’éternité. Les Hébreux vont par cet événement marquer “le commencement de l’année”, comprenons le commencement de l’époque de leur libération, et les 12 apôtres vont, dans ce repas où Jésus se donne en nourriture, exalter le commencement de la Rédemption, quand “au commencement était le Verbe“, celui qui s’est fait chair, à l’heure révélatrice de notre liberté ; cette liberté qui s’inscrit dans le chemin que semble tracer saint Jean quand il dit : “Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il s’en va vers Dieu”. Jésus sait qu’il est le chemin qui nous ouvre les portes du salut. Et il le montre d’une manière particulière à ses apôtres en prenant le rôle du serviteur, seule attitude possible pour répondre à l’amour du Père, avec l’exemple du lavement des pieds qu’il pose sur eux.

Donc, Dieu avait dit à Moïse et à son frère Aaron, les deux qui allaient conduire le peuple vers la délivrance : “Ce jour-là sera pour vous un mémorial”. Ne l’oublions pas, nous qui avons reçu en écho à cette prophétie, de la bouche de Jésus lui-même : “Faites cela en mémoire de moi.” Nous le comprenons, nous le savons frères et sœurs, ces deux événements sont en fait liés, ils sont comme le pont qui mène le peuple de Dieu que nous sommes, de l’ancienne à la nouvelle alliance, sous la conduite de Moïse et de Jésus, le nouveau Moïse.

C’est pourquoi nous ne pouvons pas rester insensibles face aux recommandations que le Seigneur fait aux Hébreux, et envers celles que Jésus de son côté nous donne. Tout se tient dans la Parole de Dieu, tout fait sens dans sa Parole incarnée. Il y a tout d’abord, nous le disions, la notion de commencement qui est un signe essentiel de la notion de l’alliance. Dieu vient, un jour du temps, chercher son peuple pour s’allier avec lui, en faire son héritage, et Jésus vient, à l’accomplissement des temps, manifester le visage même de Dieu comme Père, pour nous apprendre la ressemblance, dessiner sur nos vies ses propres traits. Et tout cela a commencé avec l’incarnation de son propre Fils, venu se présenter à nous comme l’Agneau de Dieu, ainsi que Jean le Baptiste nous le fait découvrir : « Le lendemain, voyant Jésus venir vers lui, Jean déclara : Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde » (Jn 1, 29). Cet agneau était donc déjà présent au repas de la Pâque des Hébreux, puisqu’il en était le plat principal. On devait le manger, s’en nourrir et n’en laisser aucun reste. Et surtout, on devait se servir de son sang pour se protéger de la mort. Dès lors, quand Dieu dit au peuple de l’ancienne alliance : “le sang sera pour vous un signe”, il annonçait déjà le salut en Jésus. Ainsi dans l’image de l’agneau de la Pâque apparaît déjà celle de l’Agneau immolé qui donnera la vie au monde. Et encore dans “le pain sans levain“ qui accompagne le repas, nous voyons déjà se profiler le Corps de Jésus offert en nourriture pour une existence impérissable, alors que dans l’évocation du sang sur le bois des linteaux des portes nous voyons déjà couler le sang rédempteur sur le bois de la croix, pour féconder la terre d’où germera l’amour de Dieu pour le peuple de la nouvelle alliance : “cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang”, dira Jésus à ses apôtres.

Frères et sœurs, si au temps des Hébreux, et pour les Juifs aujourd’hui encore, le repas est celui du Passage de l’esclavage à la liberté, pour nous, chrétiens, ce repas est celui de la Messe, sacrifice d’une vie donnée pour abolir les péchés du monde et lui accorder la libération éternelle. Et quand Dieu parle aux Hébreux de ‘mémorial’ et rajoute : “Vous en ferez pour le Seigneur une fête de pèlerinage. C’est un décret perpétuel : d’âge en âge vous la fêterez”, nous entendons Jésus nous dire à nous ce que Saint Paul rapportait : “Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.” Notre sainte Messe, frères et sœurs, célébrée au cœur du mystère de notre Rédemption, est une fête de pèlerinage ; à chaque Eucharistie nous venons en pèlerins auprès du Seigneur pour le recevoir en son Corps donné et son Sang versé. Nous savons que nous vivons à chaque Eucharistie le mémorial du sacrifice de Jésus venu nous sauver : « Nous proclamons ta mort, Seigneur Jésus, nous célébrons ta Résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire ». C’est ainsi que nous exaltons ces saints mystères après le rite de l’Institution, celle propre au Jeudi saint qui se réalise nouvelle et unique lors de chaque messe au moment de la Consécration, et qui signifie, à travers le pain du Corps donné de Jésus et son Sang offert en oblation, le sacrifice de sa vie livrée sur la croix.

Frères et sœurs, en ce soir où nous célébrons la Cène du Seigneur, rappelons-nous le premier signe de Jésus à Cana, où le vin qu’il fit nouveau annonçait le sang de la vie nouvelle. De Cana au soir du Jeudi saint, nous sommes devenus des témoins, à l’instar des apôtres et de tous les disciples de Jésus, et même de ceux qui en voulaient à sa vie. Témoigner de Jésus par sa Parole, ses actes, son Corps et son Sang donnés, est le plus bel acte de foi que nous pouvons accomplir, et en cela être capable d’entendre la réponse de Jésus à Pierre : “Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi“. Si nous n’acceptons pas de témoigner de lui en devenant serviteur comme lui, notre témoignage sera vain frères et sœurs, puisqu’il nous le redit encore : “C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous”.

Ainsi soit-il !

Mgr Jean Scarcella