Homélies

24.02.2019 / 7e dimanche ordinaire

« L’ennemi est mon frère » : le pic de l’amour chrétien

En ce 7e dimanche du Temps ordinaire (C), le Père Godfroy Kouegan invite les chrétiens à « entrer dans l’amour unificateur qui s’étend jusqu’à l’amour de son ennemi ». En méditant les textes liturgiques, il nous propose une nouvelle dynamique de la charte chrétienne où chacun peut laisser dans la vie des autres un « goût » qui secrète « la civilisation de l’amour ». Référence des lectures : 1S 26,2.7-9.12-13.22-23 / Ps 102 / 1Co 15,45-49 / Lc 6,27-38.

HOMELIE
Lorsqu’on écoute ou réécoute la page évangélique de ce 7e dimanche du Temps Ordinaire, on reste consterné, surpris voire même bouleversé par le caractère incisif du discours de Jésus. Avouons-le : lorsque Jésus dit : « aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. Souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient », on n’est bien conscient que ces impératifs ne sont pas faciles à exécuter. Mais comment comprendre ce que Jésus veut concrètement ?
« Je vous le dis à vous qui m’écoutez » ainsi commence-t-il à dire !
Mes frères, mes sœurs, voilà, l’écoute est la première attitude qu’exige la conversion, la métanoia. Ecouter au plus intime de son cœur la voix de Dieu et l’appel des frères. En son temps, Jésus a rencontré un auditoire réceptif même des paroles poignantes sur les fondements du vivre ensemble. Plus tard, certains disciples s’en iront après le discours sur le pain de vie ; ce pain qui devient son corps, sa chair à manger. La première disposition est l’écoute.
Aujourd’hui, ce que Jésus veut atteindre, ou obtenir chez chacun :
- c’est d’inscrire en nous sa charte d’amour, l’amour sans frontière : trouvant son pic dans l’amour de son ennemi.
Saint Jean-Paul II sous son pontificat appelait de tous ses vœux l’avènement d’un nouvel ordre mondial que serait « la civilisation de l’amour ». La culture de l’amitié entre les hommes, la communion fraternelle, la promotion de l’autre et l’engagement pour la justice sociale… Ce n’est pas là des mots philanthropiques, mais des actions d’amour suscitées par la foi en Dieu. Voilà qui augure le Règne de Dieu sur terre. Règne de convivialité entre nous, déjà dans cette basilique où nous sommes heureux de célébrer d’un seul cœur et d’une seule âme : « Sursum Corda » (élevons notre cœur) dirons-nous tout à l’heure avant le chant de la Préface. En élevant nos cœurs, osons le pas vers la pleine communion qui va jusqu’à aimer son ennemi.

- La seconde chose à laquelle nous incite le texte évangélique est d’entrer dans la logique de la non-violence à travers la seconde joue qu’il faut avoir le courage de tendre ; s’interdire d’être indifférent à la misère autrui ; offrir son manteau à un malheureux comme Saint Martin l’a fait ; rendre chaleureux nos rencontres en prenant un quart d’heure avec un frère, une sœur dans la joie ou la peine ; prendre l’option de ce que le pape appelle la « synodalité », c’est-à-dire marcher au même rythme que les oubliés, ceux que la société d’aujourd’hui exclus à tort ou à raison dans sa quête effrénée de l’avoir, du savoir ou du pouvoir…
- Et puis, et surtout, il y a le pardon à offrir et à solliciter pour favoriser l’entente et éloigner la discorde… Je pense ici à cette rencontre entre Saint Jean-Paul II et son agresseur Ali Aqça le 27 décembre 1983. Ceux qui connaissent bien l’événement, savent à quel point cette visite était inconcevable pour le moins que Jean-Paul II savait qu’à travers son agresseur c’est tout le bloc communiste qui s’en prenait à sa papauté.
Aujourd’hui le monde ne demande plus des constructeurs de frontières, mais des pontifes : des bâtisseurs de ponts humains entre les hommes. Le pardon immédiat et la route de la rencontre, c’est la visitation de l’amour!
A mon avis, la vie chrétienne porte l’amour « jusqu’au bout » pour tous les hommes sans exception. Même le criminel le plus véreux et le plus impénitent n’est pas loin de l’amour de Dieu.
Notre modèle incomparable c’est Jésus sur la croix. Admirons sa prière pour ses bourreaux : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font ». Comment ne le savent-ils pas? Justement parce que la haine a aveuglé leurs yeux et les ténèbres de la jalousie ont détourné leur cœur du bien et de la justice. « Ceux à qui il a voulu que le pardon soit accordé, il a voulu qu’ils changent. Ceux qu’il a voulu voir changer, il leur a accordé de devenir ses frères, de ses ennemis qu’ils étaient; et il l’a véritablement accompli » (Saint Augustin, Épître de Saint Jean).
Donc, « en aimant nos ennemis, ce sont des frères que nous aimons ». Alors, j’ose demander : Pourquoi aimes-tu ton ennemi? Pour qu’il ait la santé, la longévité, le bonheur, quoi encore… ? Eh bien ! Ces biens que tu lui souhaites sont même limités : la santé est passagère et dérisoire. La longévité, selon le psalmiste, n’est que peine et misère : « l’homme, ses jours sont une ombre qui passe ». Le bonheur sur terre n’est qu’une gageure. Le bonheur véritable n’est qu’en Dieu. Et pour avoir Dieu, le voir, se tenir en sa présence, il faut passer l’épreuve de la mort, du dessaisissement de soi.
Alors souhaitons à nos ennemis d’avoir Dieu et la vie éternelle. En Dieu, nous avons le Père de tous et par conséquent nous sommes tous frères. « Souhaite à ton ennemi d’être ton frère ». Alors en l’aimant, c’est un frère que tu aimes. Et sous ce regard, l’hostilité qu’il te manifeste, la rage qu’il exerce contre toi, les paroles injurieuses et méchantes qu’il t’adresse… tu considéreras tout cela comme des balayures. Et tu peux lui faire cette prière en ton âme : « Seigneur, sois-lui favorable, pardonne-lui ses péchés. Inspire-lui la crainte; transforme-le ».
Mes frères, mes sœurs, la parole de Jésus doit atteindre en chacun de nous la racine du mal, les structures de péché qui nous empêchent de voir et de faire le bien autour de nous et d’offrir gratuitement notre pardon ; les structures injustes qui ne favorisent pas l’amitié avec Dieu, et déforment en nous son image, sa ressemblance. « Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux », nous rappelle-t-il dans l’Evangile de ce jour.
Dans cette dynamique, efforçons-nous de changer notre regard sur les autres et mieux, qu’il découvre à travers nous la bonté de Dieu ; sa miséricorde qui abonde là où notre misère s’agrandit.
J’aimerais vous raconter cette anecdote intitulée :

Quel goût laissez-vous dans la bouche des autres?

Un jeune homme rendait visite au quotidien à un vieil homme dans un hôpital. Il prenait bien soin de lui et il le promenait volontiers dans un parc à proximité. Remarquant l’assiduité du jeune, une infirmière alla trouver le vieil homme et lui exprima son admiration : « "Que le Seigneur bénisse votre fils si bienveillant et très attentionné. Chaque jour, il vous rend visite et fait preuve de beaucoup de soin à votre endroit."
Le vieil homme regarda l’infirmière et ferma les yeux et lui dit: "J'aurais aimé que ce soit l'un de mes enfants. C'est un orphelin du quartier où nous vivons. Je l'avais rencontré tout en pleur sur le porche d'une église aux obsèques de son père. L’ayant réconforté, je lui ai acheté des bonbons.
Bien des années après, il est revenu chez nous s’enquérir de nos nouvelles. Maintenant que je suis malade, il a recueilli auprès de lui ma femme et il vient régulièrement suivre mon traitement dans cet hôpital.
Moi-même je lui ai demandé : « Mon fils, pourquoi tu te donnes tant de peines pour prendre soin de nous ? ». Me souriant, il m’a simplement répondu : « Le goût du bonbon est toujours dans ma bouche ».
Voilà ! Quel goût nos gestes d’amour, d’humanité laissent-ils dans la bouche ou dans le cœur des autres ?
Pour toutes nos bonnes actions, notre récompense c’est Dieu lui-même. Je dirai que le Christ en ce dimanche nous pousse à « inscrire – de façon tangible — l’invisible dans le visible », à savoir regarder autrement la vie et les diverses situations qui la jalonnent.
Vous serez vous-mêmes surpris de la récompense qui ne consistera pas en un nouvel avoir, mais en un supplément d’être. Chaque fois que je fais le bien, c’est mon être qui grandit en Dieu.
Chers frères et sœurs, reprenons patiemment à la maison les lectures de ce dimanche et laissons notre cœur touché par la puissance de ce que Dieu veut nous dire. C’est seulement la grâce de sa Parole qui peut panser les blessures intérieures de notre cœur et nous donner le doux regard de la miséricorde qui ne juge pas, ne condamne pas, ne tue pas, n’empoisonne pas en retour la vie de ceux qui délibérément ou non nous font du mal.
Que l’Eucharistie, sacrement du pardon et de la communion d’amour fraternel que nous célébrons ensemble nous nourrisse de ce nouveau dynamisme : bâtisseurs d’une civilisation d’amour. Amen!

Père Godfroy Kouegan