Homélies

23.01.2022 / 3e Dimanche ordinaire

Mes sœurs, mes frères,
…Et j’ai envie de rajouter, en m’adressant à chacun de vous en particulier, à la manière de Luc : « Mon cher Théophile ».

Théophile, dont la traduction signifie “Celui qui aime Dieu”, est donc un prénom qui peut correspondre à chaque baptisé. Nous sommes tous des Théophile ! Et c’est, attachés à ce prénom, que nous recevons “la solidité des enseignements” que nous entendons. Rappelez-vous : c’est la motivation de Luc d’écrire, lui aussi « un récit des évènements qui se sont accomplis […] d’après ce que nous ont transmis ceux qui, dès le commencement, […] furent témoins oculaires et serviteurs de la Parole ». Et Luc, de mettre une majuscule à Parole, puisqu’il s’agit du Logos, la Parole de Dieu que Jésus, le Verbe de Dieu, et venu nous apporter. Et non seulement nous apporter, mais nous révéler, lui donnant un visage, un corps, une force : en elle nous contemplons le visage de Dieu, par elle nous formons son Corps en Jésus, l’Église, avec elle nous découvrons sa vraie nature qui est l’amour.

Tout cela était déjà présent du temps de l’Ancienne Alliance, et en cela le Livre de Néhémie entendu tout à l’heure nous en donne un récit éloquent. Depuis le don des dix Paroles à Moïse, Dieu n’a cessé de parler au peuple à travers ses prophètes, révélant sa présence dans sa Promesse, marquant son compagnonnage en ses prodiges, montrant son attachement par sa pitié. Ce qui est extraordinaire et qu’il faut bien retenir, ce sont ces paroles de saint Jean : « Dieu, personne ne l’a jamais vu ; le Fils unique, lui qui est Dieu, lui qui est dans le sein du Père, c’est lui qui l’a fait connaître » (Jn 1, 18) ; Dieu, personne ne l’a jamais vu, et pourtant il a toujours été présent auprès de son peuple hier comme aujourd’hui, par sa Parole. La Parole de Dieu nous donne à voir Dieu !

Et en cela le récit de Néhémie est éloquent au premier degré : « Le prêtre Esdras apporta le livre de la Loi en présence de l’assemblée, composée des hommes, des femmes, et de tous les enfants en âge de comprendre. […] Esdras fit la lecture. […] Tout le peuple écoutait la lecture de la Loi. Le scribe Esdras se tenait sur une tribune de bois. […] Esdras ouvrit le livre. […] Quand il ouvrit le livre tout le monde se mit debout. Alors Esdras bénit le Seigneur, le Dieu très grand, et tout le peuple, levant les mains, répondit : “Amen ! Amen !” Puis ils s’inclinèrent et se prosternèrent devant le Seigneur, le visage contre terre ».

Ce rituel de l’écoute de la Parole, nous le vivons lors de chaque rite sacramentel, je n’ai donc pas besoin d’en faire ici un commentaire. J’aimerais seulement mettre le doigt sur quelques mots : il s’agit d’abord du livre de la Loi, c’est-à-dire le visage du Dieu invisible, puis on nous parle de l’assemblée, y compris les enfants qui peuvent comprendre – ce qu’ils comprennent –, mais ils sont là (…), c’est-à-dire le corps du peuple, l’Église en devenir, et ensuite on évoque le mouvement de la foule qui se met debout pour écouter, c’est-à-dire prenant la position qui favorise une écoute active de quelque chose que nous recevons, l’attitude du dialogue, et qui va manifester ici l’amour, à tel point que la foule va être prise d’une grande émotion ; et enfin vient la bénédiction du Dieu très grand que l’on va écouter et que le peuple acclame par des Amen, c’est-à-dire une profession de foi en ce Dieu présent. Et à tel point présent que les gens s’inclinent et vont jusqu’à se prosterner, visage contre terre, ce qui signifie bien qu’ils se savent devant Dieu présent dans sa parole.

Nous avons pratiquement perdu aujourd’hui ces gestes de notre corps qui ont une vraie valeur éducative pour notre foi commune vécue en corps ecclésial. Et aussi peut-être un peu aussi le sens du signe parlant du Livre. Avez-vous remarqué d’ailleurs que les textes de ce jour annoncent le livre, LE Livre, “ton Biblion” en grec ? Cet article défini lui donne une réalité que seuls les croyants connaissent, et dont nous venons de parler abondamment. Porté en procession, LE Livre manifeste le visage de Jésus marchant au milieu de son peuple ; acclamé pour la proclamation, LE Livre exprime la Parole même de Dieu constituant son Corps ; levé sur le peuple en signe de croix, LE Livre offre aux croyants la bénédiction du Christ lui-même donnant sa vie par amour.

Vous comprendrez alors aisément que l’on ne peut en aucun cas se contenter en liturgie d’une feuille, d’un fascicule édité, certes à bon escient mais pour la méditation personnelle du texte sacré, voire même d’une tablette, pour manifester la Présence de Dieu au milieu de son peuple. Oui, frères et sœurs, chers enfants, la Parole de Dieu, c’est Dieu lui-même. Quand le Concile dit au numéro 7 de la Constitution sur la Sainte Liturgie : « Il est là présent dans sa parole, car c’est lui qui parle tandis qu’on lit dans l’Église les Saintes Écritures », veut donc bien signifier que Dieu est réellement présent dans sa parole, que cette parole n’est pas d’abord un récit, ni une loi, ni des préceptes, mais une personne. Une personne qui se dit à travers la Parole, comme un miroir qui va jusqu’à nous en révéler ses traits, et que l’on va pouvoir toucher, qu’on le veuille ou non, du plus fort de l’ouïe de nos cœurs, dans un vrai acte de foi. Lire la Parole de Dieu, la méditer, la goûter, c’est regarder le visage de Dieu, c’est rejoindre nos frères et sœurs dans la foi qui formons son Corps, c’est échanger le sentiment unique qui nous fait vivre et qui sauvera le monde, c’est-à-dire l’amour. De là viennent les trois grands mots qui forgent notre vie chrétienne : la contemplation, la fraternité et le service ; mots qui se traduiront devant Jésus-hostie, son autre présence dans le pain consacré nourriture pour notre âme, par adoration, vie et don de soi.

Reconnaître Dieu dans sa Parole, savoir Jésus venu la manifester, et être ce peuple Corps du Christ la mettant en pratique, sont alors trois manières de vivre, pour les chrétiens, dans l’unité. C’est Dieu qui, dans sa parole, fait l’unité autour de son nom. La Table de la Parole est donc le lieu de rassemblement essentiel des chrétiens qui se déclarent disciples du Christ ; c’est donc dans la mise en pratique de cette parole que se réalisera celle, première, que nous rapporte saint Jean : « Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi » (Jn 17, 21), et celle-ci encore : « Quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité, il vous conduira dans la vérité tout entière » (Jn 16, 13).

Parce que Paul nous l’a rappelé : « C’est dans un unique Esprit que […] nous avons été baptisés pour former un seul corps, […] désaltérés par un unique Esprit ». Encore une fois, la Parole fait l’unité, interdit toute “division dans le corps”, selon les mots de saint Paul, qui exhorte encore : “que les différents membres aient tous le souci des uns des autres”. Ainsi, frères et sœurs, chers enfants, gardons dans l’intime de la mémoire de notre cœur cette dense maxime que saint Paul nous donne en plus aujourd’hui : “Or, vous êtes corps du Christ et, chacun pour votre part, vous êtes membres de ce corps”.

Et enfin, venant comme une vérification, une preuve appuyant toute notre méditation de ce jour, voici le texte de saint Luc où Jésus lui-même prend la place du Livre, après qu’il ait réalisé le rituel habituel que connaissait déjà l’Ancienne Alliance, en disant : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre ». Autrement dit : “Aujourd’hui le visage du Dieu-Parole est devant vous : je suis le Christ, celui qui a reçu l’onction ; vous êtes appelés à vous rassembler en un seul corps pour l’écouter : je suis envoyé pour vous apporter la Bonne Nouvelle ; et vous êtes confirmés dans l’amour pour la mettre en pratique : “Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre”.

Ainsi soit-il !

Mgr Jean Scarcella