Homélies

08.12.2018 / Immaculée Conception

En la solennité de l’Immaculée Conception, l’Abbaye de Saint-Maurice a eu l’honneur d’accueillir Mgr Jean-Michel Girard, Prévôt des Chanoines du Grand-Saint-Bernard. Au cours de la célébration eucharistique qu’il a présidée à la Basilique, il a exhorté les fidèles à toujours trouver des connexions entre la foi célébrée et leur réalité de vie quotidienne. En cela, la solennité de l’Immaculée dit quelque chose d’important à l’homme d’aujourd’hui : « le mal ne durera pas toujours ! ». Référence des textes liturgiques : Gn 3,9-15.20 / Ps 98 / Ep 1,3-6.11-12 / Lc 1,26-38.

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J’ai lu, il y a quelques jours, le résultat d’une enquête menée dans une paroisse de nos confrères de Saint-Victor, en France, auprès des baptisés qui se sont éloignés de l’Eglise. Il y avait la question : pourquoi cet éloignement ? Et, parmi les réponses, j’ai remarqué celle-ci : « Le discours des prêtres est déconnecté de la réalité ».
On peut imaginer la scène en ce samedi : dans un quartier de Paris, une jolie petite église bien ornée dans laquelle on célèbre en toute sérénité l’Immaculée Conception et, au-dehors la manifestation chaotique des « gilets jaunes ». Il est légitime de se demander en quoi ces deux réalités peuvent être connectées ou sont connectées.
Je me sens parfois tenté par le découragement. Ces flambées de violence d’où n’émerge aucune proposition constructive me donnent l’impression que ça ne peut que mal finir. La peur me touche : et s’il n’y avait pas de solution ? Question qui ne s’arrête pas à ce seul fait de l’actualité. Cette folie destructive traduit sans doute une immense insatisfaction, un ressentiment très fort face aux inégalités, aux injustices. Arrivera-t-on un jour à établir une meilleure répartition des biens ? Entre les Etats de la planète, arriverons-nous un jour à un juste partage ?
Les pays impliqués dans la première Guerre Mondiale viennent de célébrer la fin de cette horrible guerre, l’armistice de 1918. Mais nous savons qu’elle fut suivie d’une deuxième Guerre Mondiale.
Difficile de ne pas être déstabilisés par ce resurgissement continuel de problèmes qui semblent sans solution définitive.
Nous l’expérimentons en notre propre personne ou dans nos proches : une maladie survient ; on la soigne ; si ça aboutit à une guérison : ouf ! Mais, jusqu’à quand ?
Vous avez peut-être lu dans la presse qu’une lettre d’Einstein vient de se vendre à un prix record. Dans cette lettre, le célèbre physicien si sa non-croyance. A ses yeux, Dieu est une invention des hommes pour résoudre leurs impasses, pour imaginer une issue qui viendrait d’ailleurs. La Bible ne serait qu’un recueil de contes.
Non. Les Evangiles ne sont pas des contes, mais des récits qui racontent une expérience vécue, une expérience réelle. Cette expérience a soulevé des vies. Ceux qui l’ont vécue ont été capables d’affronter tout ce qui s’est ligué conte eux, leurs faiblesses et les persécutions, de marcher en persévérant jusqu’au bout.
Les rêves ne rassasient pas. On peut rêver que l’on mange, on aura quand même faim au réveil. Ces témoins ont été nourris.
L’expérience fondamentale qu’ils ont faite est que le mal n’est pas une fatalité. Le Christ n’est pas resté prisonnier de la mort. Mais, plus que cela, il n’y avait pas en lui le mélange du bien et du mal, il n’y avait pas en lui de connivence avec le mal : il a aimé jusqu’au bout, sans jamais chercher son avantage, ni le pouvoir, ni la gloire, ni la richesse.
Peu à peu la communauté chrétienne a compris que cette déconnexion d’avec le mal avait vocation d’être contagieuse. S’appuyant sur la parole de l’ange Gabriel « pleine de grâce », « comblée de grâce », elle a compris dans la foi que Marie n’avait jamais eu aucun lien avec le péché.
Les disciples ont expérimenté que ce dépassement du mal s’inscrivait aussi dans leur vie ; Pierre est pardonné ; Paul est choisi alors qu’il était l’ennemi du Christ et il affirme : « Dieu nous a choisis pour que nous soyons saints et immaculés devant lui dans l’amour ».
Je crois que Mère Térésa de Calcutta a contemplé Jésus et Marie, y puisant la certitude que le peu qu’elle pouvait faire pour les plus pauvres était un premier pas qui conduirait chacun, au-delà du mépris, à la pleine dignité dans le Royaume.
Je crois que Jean Bosco a contemplé Jésus et Marie et y a puisé la certitude que l’éducation qu’il apportait aux jeunes marginalisés était un premier pas vers leur plein épanouissement d’enfants de Dieu.
Je crois que les martyrs de Tibhirine et tous les martyrs ont contemplé Jésus et Marie pour y puiser la certitude que de renoncer à la force était un premier pas vers le Royaume de paix.
Je crois que là se trouve la connexion entre l’Immaculée Conception et les situations de notre monde en souffrance. Marie, que nous voyons à Cana se préoccuper des réalités très concrètes de ce monde nous stimule à agir maintenant avec la force de la foi : le mal ne durera pas toujours. Il y a un au-delà. Il s’est vu dans le Christ, il s’est vu en Marie ; il s’est vu dans les saints.

Mgr Jean-Michel Girard