Homélies

30.04.2020 / Rencontre biblique

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La foi d’Abraham

Dans le Nouveau Testament, tant chez saint Paul, principalement en Rm 4, que dans l’Épître aux Hébreux, surtout au chapitre 11, Abraham est considéré comme un modèle de foi.
Nous allons ce soir entrer dans le cycle d’Abraham, avec deux passages de la Genèse qui se trouvent aux deux extrémités de son histoire : son départ d’Harane, au début de sa geste, et le sacrifice de son fils Isaac, pratiquement à la fin.

Genèse 12, 1-3

01 Le Seigneur dit à Abram : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, et va vers le pays que je te montrerai.
02 Je ferai de toi une grande nation, je te bénirai, je rendrai grand ton nom, et tu deviendras une bénédiction.
03 Je bénirai ceux qui te béniront ; celui qui te maudira, je le réprouverai. En toi seront bénies toutes les familles de la terre. »

Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père : demande de tout quitter.

Va vers le pays que je te montrerai : Dieu ne précise pas lequel.
Donc Abraham ne sait pas où il va. Il ne part pas parce que le pays qu’on lui a promis est merveilleux. Ce n’est pas cela qui le fait partir.
Il part en raison d’une promesse de Dieu : Je ferai de toi une grande nation, je te bénirai, je rendrai grand ton nom, et tu deviendras une bénédiction.
Promesse à double contenu :
1- Il deviendra une grande nation
2- La bénédiction

Le verset 3 va préciser l’un et l’autre de ces 2 points :
En toi seront bénies toutes les familles de la terre.
La bénédiction (fondation d’une nation) reçoit ici un caractère universel.

Donc Abraham ne part pas pour s’installer mieux, il ne part pas parce qu’il va pouvoir s’installer. D’ailleurs il ne s’installera jamais. Il va vivre au pays de Canaan comme un nomade. Et ainsi vivront ses enfants et ses petits enfants. Ce n’est que sa descendance lointaine, après la longue captivité en Egypte et le long exode dans le désert, qui finira par le recevoir. D’ailleurs, pour le moment, Dieu ne lui promet même pas ce pays pour sa descendance. Cela ne viendra que plus tard dans sa geste.

Abraham est un migrant. Le texte biblique insiste là-dessus. Les premiers mots adressés a Abraham dans le texte hébreu est une répétition du verbe signifiant « aller »
En traduisant littéralement, on aurait quelque chose comme :
« Allant va de ton pays, de ta parenté de la maison de ton père vers le pays que je te montrerai. »

Toute sa vie il sera nomade. Il n’acquerra finalement qu’un bout de terre en Canaan, pour y enterrer sa femme, mais au moment où il l’acquière, il l’achète et affirme encore sa qualité d’étranger :

04 « Je ne suis qu’un immigré, un hôte, parmi vous ; accordez-moi d’acquérir chez vous une propriété funéraire où je pourrai enterrer cette morte. »

Pourtant, au long de sa vie de nomade, le contenu de la bénédiction va se préciser :

05 Puis il le fit sortir et lui dit : « Regarde le ciel, et compte les étoiles, si tu le peux… » Et il déclara : « Telle sera ta descendance ! » (Gn 15, 5)

et encore

07 Puis il dit : « Je suis le Seigneur, qui t’ai fait sortir d’Our en Chaldée pour te donner ce pays en héritage. » (Gn 15, 17)

Mais Abraham ne verra de son vivant pratiquement rien de ce « contenu ».

L’héritage du pays lui semble si incroyable et si en dehors de son expérience réelle de vie qu’il ose demander au Seigneur

08 Abram répondit : « Seigneur mon Dieu, comment vais-je savoir que je l’ai en héritage ? »

Quand à l’énorme descendance, c’est un problème tout au long de sa vie. Avec sa femme, ils sont un couple stérile. Il essaye des variantes. Chaque fois Dieu lui fait savoir que ce n’est pas cela. Et finalement, alors qu’il a 100 ans, et que sa femme en a 90, ils enfantent Isaac. Cet enfantement est bien sur de l’ordre du miracle, raison pour laquelle il est annoncé par Dieu lui-même. Or tant Abraham (Gn 17, 17) que sa femme Sarah (Gn 18, 12) éclatent de rire à cette annonce, tant cela paraît étrange.

Avec Isaac nous arrivons à l’autre bout de la geste d’Abraham : le sacrifice d’Isaac.

01 Après ces événements, Dieu mit Abraham à l’épreuve. Il lui dit : « Abraham ! » Celui-ci répondit : « Me voici ! »
02 Dieu dit : « Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac, va au pays de Moriah, et là tu l’offriras en holocauste sur la montagne que je t’indiquerai. »
03 Abraham se leva de bon matin, sella son âne, et prit avec lui deux de ses serviteurs et son fils Isaac. Il fendit le bois pour l’holocauste, et se mit en route vers l’endroit que Dieu lui avait indiqué.
04 Le troisième jour, Abraham, levant les yeux, vit l’endroit de loin.
05 Abraham dit à ses serviteurs : « Restez ici avec l’âne. Moi et le garçon nous irons jusque là-bas pour adorer, puis nous reviendrons vers vous. »
06 Abraham prit le bois pour l’holocauste et le chargea sur son fils Isaac ; il prit le feu et le couteau, et tous deux s’en allèrent ensemble.
07 Isaac dit à son père Abraham : « Mon père ! – Eh bien, mon fils ? » Isaac reprit : « Voilà le feu et le bois, mais où est l’agneau pour l’holocauste ? »
08 Abraham répondit : « Dieu saura bien trouver l’agneau pour l’holocauste, mon fils. » Et ils s’en allaient tous les deux ensemble.
09 Ils arrivèrent à l’endroit que Dieu avait indiqué. Abraham y bâtit l’autel et disposa le bois ; puis il lia son fils Isaac et le mit sur l’autel, par-dessus le bois.
10 Abraham étendit la main et saisit le couteau pour immoler son fils.
11 Mais l’ange du Seigneur l’appela du haut du ciel et dit : « Abraham ! Abraham ! » Il répondit : « Me voici ! »
12 L’ange lui dit : « Ne porte pas la main sur le garçon ! Ne lui fais aucun mal ! Je sais maintenant que tu crains Dieu : tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique. »
13 Abraham leva les yeux et vit un bélier retenu par les cornes dans un buisson. Il alla prendre le bélier et l’offrit en holocauste à la place de son fils.
14 Abraham donna à ce lieu le nom de « Le-Seigneur-voit ». On l’appelle aujourd’hui : « Sur-le-mont-le-Seigneur-est-vu. »
15 Du ciel, l’ange du Seigneur appela une seconde fois Abraham.
16 Il déclara : « Je le jure par moi-même, oracle du Seigneur : parce que tu as fait cela, parce que tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique,
17 je te comblerai de bénédictions, je rendrai ta descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable au bord de la mer, et ta descendance occupera les places fortes de ses ennemis.
18 Puisque tu as écouté ma voix, toutes les nations de la terre s’adresseront l’une à l’autre la bénédiction par le nom de ta descendance. »
19 Alors Abraham retourna auprès de ses serviteurs et ensemble ils se mirent en route pour Bershéba ; et Abraham y habita.

On peut analyser ce texte à plusieurs niveaux.

D’abord, les spécialistes de « milieu biblique » nous disent que ce passage est une sorte texte fondateur remettant en cause les sacrifices humains, notamment les sacrifices d’enfants pratiqués chez certains peuples voisins d’Israël.

Ensuite la tradition chrétienne l’interprète comme une préfiguration de l’offrande que Dieu le Père va nous faire de son divin Fils. La liturgie est le témoin privilégié, puisque depuis les temps anciens et jusqu’à nous jour, ce texte fait partie des lectures vétérotestamentaires de la nuit de Pâques, nuit où l’on fête la mort et la résurrection du Fils unique.

Je vais vous proposer une lecture pas à pas de ce texte.

01 Après ces événements, Dieu mit Abraham à l’épreuve. Il lui dit : « Abraham ! » Celui-ci répondit : « Me voici ! »

Mise à l’épreuve

Le texte ne s’embarrasse pas de précautions inutiles : l’épisode de sacrifice d’Isaac est une mise à l’épreuve d’Abraham par Dieu.

« Me voici »

Le « me voici » d’Abraham exprime son entière disponibilité au plan de Dieu.
Ce « me voici » se retrouve dans notre liturgie au moment des vieux de religion ou des ordinations : c’est devenu la réponse de celui ou celle qui veut consacrer toute sa vie.

02 Dieu dit : « Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac, va au pays de Moriah, et là tu l’offriras en holocauste sur la montagne que je t’indiquerai. »

Mise à l’épreuve

Dieu ne met aucune « pincette » dans sa demande. Et même, il retourne le couteau dans la plaie, en soulignant tout ce qu’est Isaac pour Abraham (« ton fils, ton unique, celui que tu aimes »).

03 Abraham se leva de bon matin, sella son âne, et prit avec lui deux de ses serviteurs et son fils Isaac. Il fendit le bois pour l’holocauste, et se mit en route vers l’endroit que Dieu lui avait indiqué.

Départ d’Abraham avec Isaac et ses serviteurs. Pas un mot sur ce que pense Abraham.

04 Le troisième jour, Abraham, levant les yeux, vit l’endroit de loin.

Le troisième jour. Ça, cela fait tilt au commentateur chrétien. Le troisième jour, c’est donc que nous avons une dimension pascale. Bien sûr, c’est complètement anachronique. Ni Abraham, qui a vécu des siècles avant l’institution de la Pâques, ni l’auteur du texte, qui ne connaît que la Pâques juive, où le concept de « Troisième jour » ne joue pratiquement aucun rôle, ne pense une minute à Pâques. Mais la tradition chrétienne, qui considère que derrière l’auteur humain d’un texte de l’Ecriture sainte il y a toujours l’Esprit Saint, et donc que le sens d’un passage dépasse l’intention de celui qui l’a écrit, demande qu’on fasse ce genre de rapprochement et le pose même comme un système nécessaire d’interprétation.

05 Abraham dit à ses serviteurs : « Restez ici avec l’âne. Moi et le garçon nous irons jusque là-bas pour adorer, puis nous reviendrons vers vous. »

Tiens, Abraham n’a pas dit la raison du voyage. Il ment même, en quelque sorte, puisqu’il dit : « puis nous reviendrons vers vous ». Ce détail est capital.
Nous avons remarqué qu’il n’y a pas un mot sur ce que ressent Abraham. Mais ici tout est dit. L’ordre de Dieu est tellement absurde. Il va tellement à l’encontre du contenu même de sa promesse, qui est le moteur de toute l’action d’Abraham, qu’Abraham ne peut pas communiquer ni à ses serviteurs, ni à son fils (on le verra plus tard) la raison ultime de ce voyage. Dieu est parfaitement et totalement incompréhensible, absurde, peut-être même cruel, à ce moment-là.
Il est intéressant de comparer le texte biblique à une autre tradition. Pour qui le sacrifice d’Abraham joue un grand rôle, au point qu’il est une fête majeure de l’année : la tradition coranique. Dans le Coran, Abraham n’hésite pas à parler à son fils (il n’est pas nommé, dans le Coran) de son sacrifice. Il lui demande même ce qu’il en pense. Ce à quoi le fils répond : « O mon cher père, fais ce qui t’est commandé ; tu me trouveras, s’il plaît à Dieu, du nombre des endurants » (Sourate 37, 102) La démarche est commune. Il n’y a aucun drame, aucune hésitation : on doit faire la volonté de Dieu : tout le monde est d’accord.
L’Abraham du récit biblique semble lui aussi ne pas hésiter. Il part. Mais si on est attentif aux silences du texte, à ce qui n’est pas dit, on peut comprendre que ce que Dieu lui ordonne de faire le ravage. C’est aussi une belle méthode d’interprétation des Ecritures : interpréter non seulement ce qui y est dit, mais aussi ce qui n’est pas dit.

06 Abraham prit le bois pour l’holocauste et le chargea sur son fils Isaac ; il prit le feu et le couteau, et tous deux s’en allèrent ensemble.

Isaac portant lui-même le bois où il va être immolé est reconnu par l’interprétation chrétienne comme une figure christique (Le Christ portant la croix, instrument de son immolation).

07 Isaac dit à son père Abraham : « Mon père ! – Eh bien, mon fils ? » Isaac reprit : « Voilà le feu et le bois, mais où est l’agneau pour l’holocauste ? »
08 Abraham répondit : « Dieu saura bien trouver l’agneau pour l’holocauste, mon fils. » Et ils s’en allaient tous les deux ensemble.

On a ici confirmation de ce que nous avons vu au v. 5 : Abraham n’a rien dit du but de ce voyage « ensemble », ce qui révèle son trouble.

09 Ils arrivèrent à l’endroit que Dieu avait indiqué. Abraham y bâtit l’autel et disposa le bois ; puis il lia son fils Isaac et le mit sur l’autel, par-dessus le bois.
10 Abraham étendit la main et saisit le couteau pour immoler son fils.

Le geste sacrificiel va presque jusqu’au bout. La scène est d’une extrême violence, même si finalement la main d’Abraham va être retenue par l’Ange du Seigneur.

Et puis le happy end.

11 Mais l’ange du Seigneur l’appela du haut du ciel et dit : « Abraham ! Abraham ! » Il répondit : « Me voici ! »
12 L’ange lui dit : « Ne porte pas la main sur le garçon ! Ne lui fais aucun mal ! Je sais maintenant que tu crains Dieu : tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique. »

Dieu lui-même « pourvoit ». Il procure le bélier qu’Abraham sacrifie. Dieu renouvelle ses promesses : la descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable au bord des mers, les victoires sur les ennemis, la bénédiction, etc. Tout est bien qui fini bien.
Vraiment. Il reste le dernier verset :

19 Alors Abraham retourna auprès de ses serviteurs et ensemble ils se mirent en route pour Bershéba ; et Abraham y habita.

Il n’a l’air de rien, ce verset. Pourtant les commentateurs juifs, habitués à lire le texte à la lettre et à entrer dans ses silences, y ont discerné un problème grave :

« Abraham retourna auprès de ses serviteurs ». Et Isaac ? où a-t-il donc disparu ? Pourtant, vu le « happy end » il aurait pu se produire ce qu’Abraham avait dit à ses serviteurs en les quittant : « Moi et le garçon nous irons jusque là-bas pour adorer, puis nous reviendrons vers vous. » (v. 5). Abraham revient seul. Le fils ne revient pas avec lui. Même s’il n’a pas été tué, il a bel et bien été offert. Il n’appartient plus à son père.
Abraham devient la figure du « croyant », qui a une confiance absolue dans la promesse de Dieu, même si humainement parlant les chemins par lesquels Dieu le conduit sont difficiles à comprendre.

L’épître aux Hébreux, dans le Nouveau Testament, va tenter d’analyser ce qui a mu Abraham. C’est au chapitre 11

08 Grâce à la foi, Abraham obéit à l’appel de Dieu : il partit vers un pays qu’il devait recevoir en héritage, et il partit sans savoir où il allait.
09 Grâce à la foi, il vint séjourner en immigré dans la Terre promise, comme en terre étrangère ; il vivait sous la tente, ainsi qu’Isaac et Jacob, héritiers de la même promesse,
10 car il attendait la ville qui aurait de vraies fondations, la ville dont Dieu lui-même est le bâtisseur et l’architecte.

Le verset 10 est tout à fait intéressant. Selon l’auteur de l’épître aux Hébreux, Abraham avait déjà compris que la promesse ne visait pas une terre à occuper politiquement, fût-ce par sa descendance, mais « attendait la ville qui aurait de vraies fondations, la ville dont Dieu lui-même est le bâtisseur et l’architecte. ». C’est-à-dire le Royaume (dans le Nouveau Testament, la ville (cf. la Jérusalem céleste) est souvent une métaphore du Royaume, de la vie éternelle, de la communion parfaite avec Dieu.

En ce qui concerne Isaac, voici l’interprétation de l’épître aux Hébreux :

17 Grâce à la foi, quand il fut soumis à l’épreuve, Abraham offrit Isaac en sacrifice. Et il offrait le fils unique, alors qu’il avait reçu les promesses
18 et entendu cette parole : C’est par Isaac qu’une descendance portera ton nom.
19 Il pensait en effet que Dieu est capable même de ressusciter les morts ; c’est pourquoi son fils lui fut rendu : il y a là une préfiguration.

Littéralement : C’est pourquoi il reçut aussi son fils en une parabole. C’est-à-dire qu’Isaac devient parabole de la mort et de la résurrection, c’est-à-dire du Christ de Pâques.
Du coup, Abraham devient la figure du chrétien, en marche non pour cette patrie terrestre, mais en raison de la promesse de la Résurrection et du Royaume, à travers une vie guidée par Dieu, certes, mais dont la direction n’est pas toujours claire.
Comme lui, nous ne sommes pas encore dans la claire vision. C’est la foi qui nous fait marcher. Mais cette foi n’est pas épargnée par des moments de grandes épreuves, où on ne comprend plus bien ce que Dieu fait de nous. Mai la promesse, nous l’avons : c’est celle de la résurrection et de la transfiguration de nos vies par Dieu.

Roland Jaquenoud
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