Homélies

23.04.2020 / Rencontre biblique

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Rencontre biblique (23 avril 2020) : "de Babel à la Pentecôte : l'éloge de la différence"

De Babel à la Pentecôte
L’éloge de la différence

Genèse 11, 1-9

01 Toute la terre avait alors la même langue et les mêmes mots.
02 Au cours de leurs déplacements du côté de l’orient, les hommes découvrirent une plaine en Mésopotamie, et s’y établirent.
03 Ils se dirent l’un à l’autre : « Allons ! fabriquons des briques et mettons-les à cuire ! » Les briques leur servaient de pierres, et le bitume, de mortier.
04 Ils dirent : « Allons ! bâtissons-nous une ville, avec une tour dont le sommet soit dans les cieux. Faisons-nous un nom, pour ne pas être disséminés sur toute la surface de la terre. »
05 Le Seigneur descendit pour voir la ville et la tour que les hommes avaient bâties.
06 Et le Seigneur dit : « Ils sont un seul peuple, ils ont tous la même langue : s’ils commencent ainsi, rien ne les empêchera désormais de faire tout ce qu’ils décideront.
07 Allons ! descendons, et là, embrouillons leur langue : qu’ils ne se comprennent plus les uns les autres. »
08 De là, le Seigneur les dispersa sur toute la surface de la terre. Ils cessèrent donc de bâtir la ville.
09 C’est pourquoi on l’appela Babel, car c’est là que le Seigneur embrouilla la langue des habitants de toute la terre ; et c’est de là qu’il les dispersa sur toute la surface de la terre.

Le récit de Babel peut laisser une impression amère. On dirait que Dieu veut défendre ses prérogatives : « S’ils commencent ainsi, rien ne les empêchera désormais de faire tout ce qu’ils décideront », dit-il au verset 6. Du coup, il « punit » les hommes en embrouillant les langues et en les dispersant sur toute la terre.
Cette interprétation fait de Dieu une sorte de potentat jaloux de ses privilèges qui punit ceux qui veulent s’élever trop haut. On tombe dans une sorte de moralisme réducteur, auquel trop souvent sont réduites les interprétations de l’Ecriture.

Or l’Ecriture, Parole de Dieu, est infiniment plus profonde que cela. On doit toujours essayer de le comprendre plus profondément qu’à première vue. C’est ce que l’on va essayer de faire ensemble. Si on lisait le premier verset littéralement, on aurait la traduction suivante, impossible à garder en français, mais qui va tout de suite nous montrer que les enjeux du texte sont tout à fait autres qu’une espèce de jalousie divine.

01 Toute la terre avait alors la même langue et les mêmes mots.
Voici que toute la terre était langue (ou lèvre, ou bouche) une et paroles unes.

En hébreu, le verset 1 que nous avons traduit « Toute la terre avait alors la même langue et les mêmes mots » dit en fait la chose suivante : Voici que toute la terre était langue (ou lèvre, ou bouche) une et paroles unes.

C’est comme si tout le monde dit la même chose, toujours et à l’infini. Il n’y a dans cette première humanité, celle qui suit le déluge, une espèce d’uniformité dans le langage, dans les paroles, comme s’il n’y avait qu’une bouche, qu’une lèvre : c’est l’exclusion de toute différence.

Le verset 2 va dans le même sens :

02 Au cours de leurs déplacements du côté de l’orient, les hommes découvrirent une plaine en Mésopotamie, et s’y établirent.

Que découvre-t-on dans ce verset 2 ? On découvre que toute l’humanité est ensemble, qu’elle se déplace ensemble. Est-ce que c’est bien ? En tout cas, si on en croit ce que Dieu a dit au moment de la création de l’homme, ce n’est pas ce qu’Il voulait.

Gn 1, 28 : « Soyez féconds et multipliez, emplissez la terre », repris à l’espèce de refondation du monde qui suit le déluge (Gn 9, 1 : Soyez féconds et multipliez, emplissez la terre). Or, jusqu’ici, ils n’emplissent pas la terre. Ils restent tous ensemble, comme un seul bloc.

Les deux premiers versets posent donc le problème :
L’être humain refuse la différence, refuse la pluralité que symbolisent les différences de langages. En quelque manière, elle refuse l’altérité, l’autre. Et elle refuse l’universalité.

Les deux versets suivants vont confirmer ce que nous avons cru apercevoir.
Regardons d’abord le verset 3 :

03 Ils se dirent l’un à l’autre : « Allons ! fabriquons des briques et mettons-les à cuire ! » Les briques leur servaient de pierres, et le bitume, de mortier.

Ce verset n’a l’air de rien. Parce qu’en fait, il est intraduisible littéralement. Le texte hébreu répète comme à l’infini les mêmes sons et les mêmes mots, comme s’il voulait souligner la pauvreté du langage.

Le traducteur André Chouraqui, qui a proposé une traduction très originale de l’Ancien Testament, en tentant de rester le plus proche possible de l’hébreu, quitte à réinventer la langue française, propose la version suivante :

Ils disent, l’homme à son compagnon : « Offrons, briquetons des briques ! Flambons-les à la flambée ! » La brique est pour eux pierre, le bitume est pour eux argile.

« l’homme à son compagnon » : en fait à celui qui lui est proche. Qui lui est bienveillant. On a une peur bleue, dans cette société de Babel, de la contradiction.

Et puis le verset 4 va dévoiler les intentions de cette humanité de Babel :

04 Ils dirent : « Allons ! bâtissons-nous une ville, avec une tour dont le sommet soit dans les cieux. Faisons-nous un nom, pour ne pas être disséminés sur toute la surface de la terre.

Ce verset exprime très clairement la raison de la construction de la tour :
1- Se faire un nom (« Faisons-nous un nom »). Le « nom » est une manière de désigner la divinité (cf. Ex, 23, 13 : « Vous ne prononcerez pas le nom d’autres dieux »)
2- Pour ne pas être disséminés sur toute la surface de la terre, c’est-à-dire faire ce à quoi l’être humain est appelé : habiter la terre. Ils préfèrent tenter de coloniser le ciel.

On se fait un autre dieu à notre mesure pour ne pas avoir à accomplir le dessein de Dieu sur l’homme. Ce que Dieu nous demande ne nous plaît pas : eh bien on le supprime, du coup tout se justifie.

L’humanité de Babel se construit une espèce de société totalitaire, où tout le monde vit les uns sur les autres et où tout le monde dit la même chose. Est-ce que cela ne nous rappelle rien ?

Avec la « descente de Dieu », nous allons voir expliquées les raisons de la confusion des langues.

05 Le Seigneur descendit pour voir la ville et la tour que les hommes avaient bâties.
06 Et le Seigneur dit : « Ils sont un seul peuple, ils ont tous la même langue : s’ils commencent ainsi, rien ne les empêchera désormais de faire tout ce qu’ils décideront.

« Rien ne les empêchera de faire tout ce qu’ils décideront ». Ici est mis le doigt sur un problème dénoncé dans toute l’Ecriture : quand l’être humain n’est plus en dépendance de Dieu, il se met à agir complètement à sa guise, à inverser les valeurs. Et c’est la catastrophe, parce que c’est la fin de l’universalité. C’est finalement le plus fort qui impose sa manière de voir, qui définit ce qui est juste et faux, ce qui est bon et mauvais, et qui l’impose aux autres comme valeur « universelle ». Puis un autre, plus fort arrive, impose ses valeurs, différentes des autres, et c’est parti pour la guerre, les conflits, etc.
L’Ecriture considère que l’humanité ne peut se développer que s’il est elle a une référence suprême en dehors d’elle-même : Dieu et ses commandements, lesquels constituent le minimum de la justice.

Ce texte de la tour de Babel est finalement intéressant à plus d’un titre : il révèle a contrario que la différence et l’universalité sont des valeurs non pas contradictoires, mais liées entre elles, et que c’est Dieu même qui les fonde. Universalité ET différence. Je pense que notre monde actuel n’a pas trop de problèmes avec l’universalité, mais par contre il a un gros problème avec la différence.

07 Allons ! descendons, et là, embrouillons leur langue : qu’ils ne se comprennent plus les uns les autres. »
08 De là, le Seigneur les dispersa sur toute la surface de la terre. Ils cessèrent donc de bâtir la ville.

La confusion des langues est le prélude à la dispersion, c’est-à-dire à l’universalité. Intéressant !
Finalement, ici, Dieu contraint l’humanité à faire ce à quoi elle est destinée : emplir la terre.

09 C’est pourquoi on l’appela Babel, car c’est là que le Seigneur embrouilla la langue des habitants de toute la terre ; et c’est de là qu’il les dispersa sur toute la surface de la terre.

Ici le texte hébraïque joue sur une communauté de racine entre le mot Babel et le mot balal (confondre, embrouiller). C’est une manière classique de l’Ancien Testament d’expliquer l’origine des noms de lieu.

Donc au terme de l’épisode de Babel, nous avons une humanité vraiment universelle, dispersée dans le monde entier, vivant pleinement ses différences de langue et de culture.

Cette différence est essentielle pour qu’il y ait relation. On n’entre pas en relation avec soi-même. Pour qu’il y ait relation, il faut qu’il y ait altérité. Dans l’épisode de Babel, Dieu contraint l’humanité à vivre l’altérité, seule condition au vrai dialogue. Apprendre à comprendre l’autre, à se mettre d’accord avec lui, à accepter qu’il ne pense et ne dise pas comme moi, c’est une des conditions essentielle pour vivre son humanité.

Tout cela est bel et bien, mais comme on le sait, ces différences de langues, de culture, ne sont pas de tout repos pour les êtres humains. Combien d’incompréhensions, de guerres, en résultent.

Selon la tradition chrétienne, tout texte de l’Ancien Testament trouve son achèvement dans la révélation du Nouveau Testament. Le texte du Nouveau Testament qui va faire écho à la tour de Babel et à la confusion des langues, c’est celui de l’effusion de l’Esprit-Saint le jour de la Pentecôte.

La grande Tradition liturgique de l’Eglise l’a bien senti. Assez tôt dans l’histoire de l’Eglise apparaît une Vigile de la Pentecôte, à l’image de la grande Vigile de Pâques que l’on célèbre dans la nuit du samedi saint. A cet office de la Vigile de Pentecôte, on avait, comme à la vigile pascale, plusieurs lectures de l’Ancien Testament qui aboutissaient à la célébration de l’Eucharistie avec lectures du Nouveau Testament. Or la première lecture de l’ancien Testament faite à la Vigile était justement le passage de Genèse 11 relatant l’épisode de la tour de Babel. Cette vigile de la Pentecôte a connu plusieurs aléas au cours de différentes réformes liturgiques. Actuellement, elle se présente comme une messe de fête habituelle, célébrée la veille au soir, avec une lecture de l’Ancien Testament, une du Nouveau Testament et un passage de l’Evangile. Mais ce qui est intéressant, c’est que pour la première lecture, celle de l’Ancien Testament, la liturgie actuelle propose cinq lectures au choix. Et la première, c’est la tour de Babel !

Du coup, dans la pratique de l’Eglise, ce texte, lu en premier le samedi soir précédant la Pentecôte, est comme une ouverture à toute la fête et trouvera son achèvement dans le récit de l’effusion de l’Esprit, le cinquantième jour après Pâques, rapporté au livre des Actes des Apôtres.
Relisons ce texte des Actes bien connu :

Actes des Apôtres 2, 1-13

01 Quand arriva le jour de la Pentecôte, au terme des cinquante jours, ils se trouvaient réunis tous ensemble.
02 Soudain un bruit survint du ciel comme un violent coup de vent : la maison où ils étaient assis en fut remplie tout entière.
03 Alors leur apparurent des langues qu’on aurait dites de feu, qui se partageaient, et il s’en posa une sur chacun d’eux.
04 Tous furent remplis d’Esprit Saint : ils se mirent à parler en d’autres langues, et chacun s’exprimait selon le don de l’Esprit.
05 Or, il y avait, résidant à Jérusalem, des Juifs religieux, venant de toutes les nations sous le ciel.
06 Lorsque ceux-ci entendirent la voix qui retentissait, ils se rassemblèrent en foule. Ils étaient en pleine confusion parce que chacun d’eux entendait dans son propre dialecte ceux qui parlaient.
07 Dans la stupéfaction et l’émerveillement, ils disaient : « Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ?
08 Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans son propre dialecte, sa langue maternelle ?
09 Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, de la province du Pont et de celle d’Asie,
10 de la Phrygie et de la Pamphylie, de l’Égypte et des contrées de Libye proches de Cyrène, Romains de passage,
11 Juifs de naissance et convertis, Crétois et Arabes, tous nous les entendons parler dans nos langues des merveilles de Dieu. »
12 Ils étaient tous dans la stupéfaction et la perplexité, se disant l’un à l’autre : « Qu’est-ce que cela signifie ? »
13 D’autres se moquaient et disaient : « Ils sont pleins de vin doux ! »

Le fruit de la descente de l’Esprit sous forme de langue de feu, c’est que tout le monde comprend DANS SA LANGUE le message des Apôtres. Or les Apôtres représentent à ce moment-là la médiation par laquelle la Bonne Nouvelle (traduction du mot grec « Evangile ») est annoncée. Aux versets 8 à 10, on a une impressionnante énumération de peuples divers et de langues diverses dans lesquelles on comprend cette Bonne Nouvelle. Le texte insiste clairement : chacun les entend dans son propre dialecte, dans sa langue maternelle (v. 8). L’Evangile est UN, mais il est reçu dans les langues diverses, c’est-à-dire dans les cultures diverses.
Le récit de la Pentecôte n’est pas en train de dire que la diversité des langues instaurée à Babel est supprimée. Il est en train de dire que chaque langue/culture devint capable, dans ce qu’elle a de propre et de particulier, de recevoir la Bonne Nouvelle.

Ce texte, c’est l’éloge de la traduction. On a beaucoup parlé du texte original hébreu dans l’analyse du récit de la Tour de Babel. Le récit de la Pentecôte fait l’éloge de la traduction, c’est-à-dire de l’interprétation. Toute traduction est le premier degré de l’interprétation. Chaque langue/culture est invitée à traduire, c’est-à-dire à interpréter la Bonne Nouvelle.
La Pentecôte ne supprime pas la diversité des langues/cultures. Elle les fait entrer en COMMUNION. Or la communion implique la diversité, la différence. La communion est une union entre gens/peuples/cultures différents, avec chacun ses qualités propres. Toute union qui cherche à supprimer la différence est une forme de totalitarisme (en politique), de sectarisme (en religion), de dictature. La vraie universalité implique l’union dans la différence, qui pourrait être une bonne définition de la communion.
Chaque culture/langue/époque est appelée à mettre sa pierre d’interprétation à l’unique révélation en Jésus-Christ. Elle va poser ses questions à l’Ecriture sainte, qui ne seront pas forcément les questions de l’autre. Et c’est cette multitude d’approches, de questions, de sensibilités, avec les discussions qu’elle implique, qui fait que l’Eglise est vraiment universelle, que le message du Christ, la Bonne Nouvelle, est vraiment universel.
Il fallait la confusion des langues et la dispersion de Babel pour que la communion instaurée par l’Esprit Saint soit possible. Pour que l’union ne signifie pas uniformité. Pour que la communion soit une découverte émerveillée de l’autre, et pas une infinie répétition de soi-même.
La charité, vertu première de l’enseignement de Jésus et des Apôtres, implique la différence. C’est quand je suis capable de recevoir l’autre en tant qu’autre que commence à être capable de l’aimer. Si je veux que l’autre ne soit qu’un autre moi-même, alors je ne fais que de me remettre à construire la tour de Babel : c’est une vraie régression !
Il serait bien qu’en ces temps, on ne se remette pas à construire des tours de Babel. Nous avons besoin des autres, des autres peuples, des autres cultures. Nous ne devons pas, sous prétexte de difficultés, nous bâtir des tours d’ivoires pour nous y enfermer. Ce serait contre l’Esprit de la Pentecôte, duquel nous, les Chrétiens, nous prétendons vivre.

Roland Jaquenoud
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