Demain, c'est dimanche

17.12.2017 / La joie, acquiescement à la vie

Le philosophe Jean-Louis Chrétien publiait voici 10 ans un ouvrage sur la joie, La joie spacieuse. Essai sur la dilatation. La joie à la fois comme épreuve de soi et comme épreuve du monde. Il y décrit la joie comme un travail de dilatation en nous. Alors que nous traversons ce monde, faire l’expérience de l’élargissement de nous-mêmes. Alors que je suis tenté de rester à l’abri de mes étroitesses, oser m’ouvrir à l’illimité de moi-même et du monde. C’est un arrachement à moi-même qu’il me faut reprendre chaque jour. Je connais mes limites, mes enfermements ; j’en reste conscient, mais je laisse monter en moi comme un appel, qui vient d’ailleurs.

Dès que la joie se lève, tout s’élargit. Notre respiration se fait plus ample, notre corps, l’instant d’avant replié sur lui-même, n’occupant que sa place ou son coin, tout à coup se redresse et vibre de mobilité, nous voudrions sauter, bondir, courir, danser, car nous sommes plus vifs dans un plus vaste espace, et le défilé resserré de notre gorge devient le gué du cri, du chant ou du rire déployé. Rire ou pleurer, rire en pleurant, pleurer en riant, qu’importe !, c’est la réponse au même excès de ce qui vient.

Mais qu’est-ce qui vient ? Citant l’Écriture le croyant répondra peut-être : la volonté de Dieu qui advient dans mon existence et à laquelle je consens. « Je cours dans la voie de tes volontés, car tu mets au large mon cœur » récite le psaume (118, 32). Dans la Vulgate latine : Viam mandatorum tuorum cucurri cum dilatasti cor meum. Grâce à l’action de l’Esprit de Dieu, dont le croyant ressent la poussée en lui, l’existence se dilate. Saint François de Sales invite ces « pauvres gens », « ceux que rien ne dilate, à se diriger vers le lieu où Dieu leur donnera de se dilater. » (Je cite Jean-Louis Chrétien p. 123). Il ne s’agit pas de nous dilater nous-mêmes, mais de laisser l’amour-charité de Dieu faire son œuvre en nous. Acquiescer, consentir à un don qui nous est fait.

« Soyez toujours dans la joie », exhorte Paul dans la 2e lecture du dimanche. Une telle invitation est-elle raisonnable ? Oui, à condition de ne pas confondre la joie avec le bonheur. Certaines heures de notre existence et de nos journées sont bonnes (d’où « bon-heur » en français), d’autres sont mauvaises (d’où « mal-heur »). Nous n’y pouvons rien. Nous ne disposons pas du bonheur. De telles heures nous sont offertes, les bonnes comme les mauvaises. A nous d’en faire bon usage. Et c’est dans cet usage que se glisse la joie pour autant que nous sachions acquiescer à ce qui nous arrive ; laisser notre existence se dilater en accueillant heurs et malheurs. Le pape François explique :
La joie ne se vit pas de la même façon à toutes les étapes et dans toutes les circonstances de la vie, parfois très dure. Elle s’adapte et se transforme, et elle demeure toujours au moins comme un rayon de lumière qui naît de la certitude personnelle d’être infiniment aimé, au-delà de tout. Je comprends les personnes qui deviennent tristes à cause des graves difficultés qu’elles doivent supporter, cependant peu à peu, il faut permettre à la joie de la foi de commencer à s’éveiller, comme une confiance secrète mais ferme, même au milieu des pires soucis. (Exhortation La joie de l’évangile, 6)

A nos heures sombres, quand il faut combattre pour accepter l’épreuve (échec, deuil, trahison, maladie) et la traverser, la joie apparaît comme un surcroît de vie, le fruit de la confiance que nous mettons dans la vie.

Et si on conçoit la plénitude de la joie, la souffrance est encore à la joie comme la faim à la nourriture. Il faut avoir eu par la joie la révélation de la réalité pour trouver la réalité dans la souffrance. Autrement la vie n’est qu’un rêve plus ou moins mauvais. (Simone Weil, La pesanteur et la grâce, chapitre intitulé Le malheur.)

Chanoine Jean-Claude Crivelli