Demain, c'est dimanche

05.11.2017 / Le Maître intérieur

Voici deux dimanches nous recevions la parole bien connue de Jésus : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mt 22, 21). Une parole qui nous aide à répondre à cette grande question « De qui notre vie dépend-elle ? Du pouvoir politique ? Ou de quelqu’un d’autre ? » Et nous méditions sur notre engagement de chrétiens citoyens, à l’œuvre dans la cité d’ici-bas. Saint Augustin commentait pour nous la parole de Jésus : « Nous portons en nous-mêmes la marque de ton visage. De même que l’image des empereurs est empreinte sur les monnaies, ainsi le visage sacré de Dieu est imprimé en nous » (Sur le Ps 66,4).

Aujourd’hui nous pouvons reprendre la même question « De qui ou de quoi, ma vie dépend-elle ? » en nous remémorant chacun le trajet de notre existence personnelle. Quelles sont les personnes qui ont influencé mon parcours personnel, qui y ont laissé leur empreinte ? Il y a des personnes que j’ai admirées et que j’ai aimées : mes parents, tel professeur, tel accompagnant dans la foi, tel éducateur, etc.. Il est vrai que tout être humain qui veut grandir, s’accomplir en tant qu’homme/en tant que femme, a besoin d’un autre. C’est une des lois fondamentales de la croissance humaine : j’ai besoin d’un autre. C’est sans doute une des raisons d’être du couple.

Et, pour revenir sur l’éducation : celle-ci reste une mise en route, limitée dans le temps. Vient en effet le jour où l’enfant, devenu adulte, doit marcher seul, prendre ses responsabilités. Même si j’ai besoin de l’autre, d’un maître, d’un père – pour reprendre la parole de Jésus dans l’Évangile de ce dimanche – je ne peux pas vivre par procuration. Ce qu’on attend d’un père, d’un maître, c’est qu’il nous apprenne à parler en « je ». Il y a de cela dans la parole que nous recevons de Jésus ce dimanche :
Ne donnez à personne sur terre le nom de père, car vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux. Ne vous faites pas non plus donner le titre de maîtres, car vous n’avez qu’un seul maître, le Christ.

La parole de Jésus vise donc l’indépendance de tout homme, sa liberté fondamentale. Or cette liberté est sans cesse mise à mal. Chacun de nous est marqué par un certain nombre de dépendances voire d’addictions (« assuétudes » en français correct !). Chaque jour je suis bombardé par une foule de messages – commerciaux, politiques, religieux, sentimentaux, et autres spams – qui me laissent croire que je suis libre. Or la liberté que le Christ promet aux siens reste un combat. Un combat pour gagner ce lieu intime où le disciple découvre l’image de Dieu en lui (cf. Augustin) ; ce lieu du cœur où il se découvre une relation personnelle avec celui qui est le seul Maître, le Christ, avec le seul qu’il peut appeler « Père », « celui qui est aux cieux ».

Rejoindre ce lieu du cœur où le disciple entend la voix de son Maître, écouter le « Maître intérieur ». Ce lieu où, devant le Christ, je me reconnais tel que je suis, où le Christ me parle en « tu » et où je m’adresse à lui, librement, en « je ». Ici bien sûr il faut citer Augustin, lequel est en train de prêcher à ses frères et à ses sœurs :
Il y a là, frères, un grand mystère à méditer : le son de mes paroles qui frappe vos oreilles est au-dedans. N’allez pas croire qu’on apprenne quelque chose d’un autre homme. Nous pouvons attirer l’attention par le bruit de notre voix : si au-dedans n’est pas celui qui instruit, vain est le bruit de nos paroles : les enseignements extérieurs sont une aide, une invitation à faire attention. C’est au ciel qu’est la chaire de celui qui instruit les cœurs. Voilà pourquoi il dit lui-même dans l’Évangile : Ne vous faites pas appeler maître sur la terre : un seul est votre Maître, le Christ [Mt 23, 8-9]. Qu’il parle donc, lui, au-dedans, là où nul homme ne pénètre ; car même si quelqu’un est à tes côtés, personne n’est dans ton cœur. […] C’est donc le Maître intérieur qui instruit, c’est le Christ qui instruit, c’est son inspiration qui nous instruit. (Sur la 1ère Lettre de s. Jean 3, 13)

Nous pensons être de bons chrétiens parce que nous alignons des pratiques qui nous rassurent et nous font du bien : la messe, « mes prières du matin et du soir », les « œuvres de charité », les « commandements de Dieu et de l’Eglise », les discours du Pape, … Mais, s’il n’y a pas le dialogue avec le Maître intérieur, ma foi se réduit à une morale, à des pratiques « pour être en ordre », à une religion, alors qu’il s’agit d’une expérience intérieure. S’il n’y a pas une telle expérience, alors la foi chrétienne est dépossédée de ce qu’elle est fondamentalement, la relation au Christ comme Maître de vie, la relation à Dieu comme Père des miséricordes.

L’Eglise est cela : la communion de tous ceux et celles qui adhèrent au Christ comme à un Maître qui les guide de l’intérieur, à qui il communique son Esprit ; et qui sont tous frères et sœurs en raison de cette relation que personne ne peut ôter de leur cœur. Certes tout le reste n’est pas à négliger, mais les « pratiques de la religion » n’ont de sens que par rapport au lien « mystique » (n’ayons pas peur de ce mot !) qui m’unit au Christ, à cette empreinte du Christ au plus profond de moi-même.

Chanoine Jean-Claude Crivelli