Demain, c'est dimanche

09.07.2017 / Eveil

Les Etats-Unis d’Amérique ont présenté pendant deux siècles la figure d’un Eldorado ouverts aux esprits conquérants et entrepreneurs. Une « Terre d’abondance », comme chantait Leonard Cohen. « Terre d’abondance » (The Land of plenty) est aussi le titre d’un film de Wim Wenders (2004), qui veut aider les Américains à se réveiller. « Hé là ! Il y a eu le 11 septembre 2001. Réveillez-vous donc ! »
Lana, jeune héroïne du film, est une sainte en quelque sorte. De retour au pays après plusieurs séjours au Proche-Orient et en Afrique, ce qu’elle a conquis, elle, ce n’est plus l’Amérique, mais la paix intérieure ; la paix de ceux que la souffrance a bonifiés au lieu du ressentiment et de l'amertume. Le don le plus fascinant de Lana reste sa technique de communication. Sa force de vie et son discernement à toute épreuve finissent par gagner les esprits les plus étriqués. Celui de Paul, le patriote, son oncle vétéran du Vietnam, jusque-là convaincu que les USA étaient en état de guerre et que voici réveillé de sa torpeur et de son aveuglement.
Vous savez que le terme « éveil » est essentiel dans le bouddhisme – « bodhi » signifiant « éveil » en effet. Le Buddha, c’est celui qui, par-delà les apparences, s’est éveillé et s’est libéré définitivement des illusions, des passions et de la douleur inhérente à chacune de nos existences.
Le baptisé, lui aussi, est un être qui a été illuminé, par le Christ, éveillé du sommeil de la mort. Un jour l’Esprit nous a dit : « Eveille-toi, ô toi qui dors, relève-toi d'entre les morts et le Christ t'illuminera. » (Ep. 5, 14) – selon une hymne de l’Eglise ancienne, citée par l’apôtre Paul. Cet appel, l’ai-je vraiment entendu ? Quelle est ma relation au Christ ? Qui est Jésus pour moi ? Sous l’emprise de quelles puissances est-ce que je traverse ce monde ? Celles que l’apôtre Paul désigne, dans la seconde lecture, comme « la chair » – c’est-à-dire ma propre fragilité humaine et ses possibles dérives ? Ou bien, dans mes paroles et mes actes, suis-je déjà inspiré par l’Esprit du Christ lui-même ? Suis-je éveillé à ce monde nouveau pour lequel le Christ a donné sa propre vie ?
L’éveil spirituel – sans lequel il n’y a pas l’Eglise mais juste une centrale hiérarchique de cols violets, clercs et laïcs, qui font tourner la machine ; sans lequel je ne suis qu’un consommateur de religion qui utilise les services de la religion par routine ou par mauvaise tradition ! L’éveil spirituel c’est comme une naissance. A la faveur d’un événement douloureux qui me frappe et déstructure l’assurance que j’avais en moi-même, je puis naître ou renaître d’en haut. A la faveur d’un deuil, d’une maladie grave, d’un échec professionnel… je commence à percevoir que les choses ne sont plus autant assurées que je le pensais. Pas aussi simples. Progressivement j’en viens enfin à quitter le monde des rêves et à aborder le monde des êtres. L’échec de ma vie conjugale – ou de ma vie religieuse – me fait comprendre que celle-ci n’était peut-être qu’un rêve adolescent, un puits de sommeil. La rupture était inévitable : heureuse rupture permettant de tout reprendre à neuf ; alors je me laisse éveiller. Se « laisser » éveiller, car on ne peut pas s’éveiller soi-même. Il s’agit d’un don que l’on reçoit.

Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l'as révélé aux tout-petits. Mt 11, 25

La parole jubilatoire de Jésus étonne, car elle intervient en situation d’échec. « Nous avons joué de la flûte, et vous n’avez pas dansé ! » s’exclame Jésus à l’endroit des villes qu’il traverse (Mt 11, 17). « Malheureuse es-tu, Chorazin ! Malheureuse es-tu, Bethsaïda » L’échec de Jésus permet d’entrer dans l’intimité même de Jésus. Intimité qui se dévoile dans une prière d’action de grâce. La passion et la mort du Christ permettront d’entrer plus avant dans cette intimité du Père et du Fils, et elles déboucheront sur un éveil radical, la résurrection. Vous savez qu’une des images employées par l’Ecriture pour signifier la résurrection puise au vocabulaire du sommeil et du réveil.

En fait ce travail d’éveil spirituel n’est pas compliqué. Il faut toutefois, dit Jésus, abandonner la sagesse des sages et la science des savants. Ces gens qui savent tout ; donnent leur avis sur tout ; emballent les autres dans un jugement péremptoire et sans appel… alors que, selon le Siracide (cf. Si 6, 18-37), il faut attendre l’âge des cheveux blancs pour espérer gagner quelque sagesse. Rester en éveil, sans cesse, jusqu’à mon dernier souffle. Cette posture constante d’éveil – traverser le monde comme si j’étais sans cesse en train de naître à ce monde – est un joug facile à porter, et en fin de compte il repose, il pacifie, il permet d’établir des relations justes avec moi-même et avec les autres, il conduit même jusqu’à cette jubilation intérieure, celle du Maître dans l’Evangile d’aujourd’hui. A condition toutefois que je commence par écouter car écouter me permet de recevoir quelque chose de l’autre. Visiter régulièrement ma géographie intérieure : revisiter les événements singuliers qui m’ont marqué, et aussi ceux de la banalité quotidienne. Quelque chose m’est arrivé là, à tel moment ? Qu’est-ce que j’en ai fait ? Est-ce une fatalité ou bien un appel ? Une « vocation » ? A la suite des attentats terroristes, on s’est mis à parler avec les musulmans, à les écouter, à s’intéresser à leur croyance. Tant il est vrai que les actes de la violence extrême, quand bien même ils ne servent à rien directement puisqu’ils ne font pas avancer la cause de ceux qui les exécutent, contribuent au moins à réveiller nos consciences endormies. Quelque chose de nouveau peut alors commencer. N’est-ce pas du reste ce qui arrive lorsque, quelque part dans le monde, un lecteur attentif des Ecritures se laisse toucher par la mort de Jésus jusqu’à décider de changer son style de vie et sa manière d’être avec les autres ?

Chanoine Jean-Claude Crivelli