Demain, c'est dimanche

14.05.2017 / Sans domicile fixe

Nous connaissons tous la signification de l’abréviation SDF et peut-être que l’un ou l’autre d’entre nous vient en aide aux SDF. Mais peut-être aussi y a-t-il quelque SDF dans nos assemblées dominicales ?

Statistiques
Les personnes sans-abri, sans domicile fixe, sans logis ou itinérants, anciennement qualifiées de clochards ou vagabonds, sont des personnes qui résident et dorment dans des lieux non prévus pour l'habitation tels que cave, parking, voiture, entrepôt et bâtiment technique, parties communes d’un immeuble d’habitation, chantiers, métro, gare, rue, terrain vague…
New-York (8 millions d’habitants) 61'000 SDF
France (67 millions d’habitants) 3,5 millions de personnes mal logées ou sans abri, et plus largement près de 10 millions sont concernées par la crise du logement – dont 143'000 sont de vrais SDF.

Autant d’êtres humains qui ont besoin d’être regardés, qui attendent qu’on leur parle – parole de compassion, d’amitié ; parole efficace aussi qui se traduit par des gestes concrets. Faire en sorte que tout le monde ait un toit : toit matériel mais aussi toit de la parole. Pouvoir s’abriter sous une parole d’amitié, d’accueil. Pouvoir habiter dans la parole de l’autre. La parole que deux personnes échangent est comme une arche sous laquelle on se tient, comme dit le philosophe Jean-Louis Chrétien. Sans oublier que, pour nous croyants et disciples de Jésus, c’est le Seigneur ressuscité, le Christ pascal, que nous rencontrons dans ces gens-là. C’est son corps que nous approchons et qui nous approche.

Mais il y a encore d’autres SDF, que j’appellerais les SDF psychologiques – et ils sont nombreux ! Les personnalités instables, borderline. Elles ne se sentent jamais à leur place. Anxiété, irritabilité, instabilité affective : cet "état limite" qui se traduit entre autres par des difficultés à gérer ses émotions. Ici encore, comme pour les SDF « physiques », c’est la parole qui peut conduire à la guérison. Parole du médecin bien sûr, du psychiatre ou autre psy, Mais aussi la parole des proches, parole patiente d’écoute et d’accompagnement, de tendresse, de compréhension, parole apte à rassurer, à susciter la joie et l’espérance. Bref une parole qui abrite, qui crée un espace d’amitié, une demeure où l’autre se sentira bien.

Il me semble que ce souci de l’autre – consistant à bâtir une demeure (dans tous les sens du terme) pour celui qui en est privé – rejoint tout à fait notre deuxième lecture ainsi que l’Évangile de ce dimanche.

1. Les croyants habitent une demeure – dit 1 P2 – fondée sur le Christ, « pierre vivante » où tous peuvent trouver à s’établir. « Vous aussi, comme pierres vivantes, entrez dans la construction de la demeure spirituelle » – littéralement : « construisez-vous comme » ou « laissez-vous construire » « comme une demeure spirituelle » (1 P 2, 5). Cette demeure – qui en fait est la communauté de tous les hommes à travers le temps et l’histoire – ne se construit pas toute seule. Le Christ ne la construit pas sans nous, ne l’achève pas sans nous, sans que nous y apportions la pierre d’une vie qui se donne.

2. Cette maison est la maison du Père, dit Jn 14. Le Fils du Père s’est incarné pour achever la construction de cette maison (commencée avec le peuple d’Israël, mais en attente d’ouverture à tous les peuples), pour que les hommes de tous les temps puissent y entrer et s’y trouvent à l’aise, y trouvent leur place. « Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures ; sinon, vous aurais-je dit : ‘Je pars vous préparer une place’ ? » Or le Christ est le chemin vers cette maison : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ». A noter que la parole de Jésus distingue : la maison (oikia) / les demeures (monai) / la place (topos) : en effet la maison du Père est vaste alors que parfois le cœur de ses fils et filles est sectaire ou se ferme à l’autre. La vie éternelle est une maison pour tous ; la vie éternelle nous fait habiter avec tous. Cette vie a déjà commencé. Elle commence quand le SDF est accueilli, quand le plus instable, le plus déséquilibré de nos frères et sœurs est accueilli avec compassion.

En fait l’être humain est un être qui naît instable. Ne serait-ce simplement parce que chacun de nous a dû apprendre à marcher. Marcher dans ce monde et l’habiter. Chacun de nous est en quête de stabilité, en quête d’un lieu où il sent bien, d’un toit. Mon existence est comme une maison que j’habite, je cherche à en connaître tous les étages, tous les recoins. Le monde qui est le nôtre, il nous faut l’habiter également. Et cela nous angoisse. Le monde d’aujourd’hui n’est pas rassurant.
Habiter, bâtir et trouver une demeure, un espace de vie heureuse – heureux avec soi-même et avec les autres. Un homeland /Heimat – vocables qui désignent le lieu où l’on se sent chez soi(1). Nous autres chrétiens, nous croyons fermement – et c’est bien l’espérance qui nous fait marcher en ce monde, pas tout seuls mais avec beaucoup d’autres – que cette maison définitive existe : « sinon vous aurais-je dit : ‘Je pars vous préparer une place’ ? Quand je serai parti vous préparer une place, je reviendrai et je vous emmènerai auprès de moi, afin que là où je suis, vous soyez, vous aussi. »

1. La langue française n’a qu’un mot : patrie. Alors que l’anglais et l’allemand distinguent le homeland du fatherland, la Heimat du Vaterland, termes qui ont rapport à la généalogie.

Chanoine Jean-Claude Crivelli