Demain, c'est dimanche

12.03.2017 / « Il me cache au plus secret de sa tente ». Psaume 26, 5

L’existence de l’humanité est traversée par des secrets. Dans l’industrie, par exemple, le secret de fabrication : le secret du Coca-Cola ou de tel parfum. Mais il y a des secrets plus nobles car ils concernent le cœur de chaque être humain. D’un homme qui meurt trop tôt ou de mort violente, on dit volontiers qu’il a emporté son secret dans la tombe. Secret qui peut devenir oppressant s’il est lourd à porter, s’il ne fournit pas un surplus de vie à celui qui le garde.
Un secret authentique fait grandir celui qui le porte. Voyez le rôle du secret dans la pédagogie. Les contes sont peuplés de secrets. Ou bien pensons encore à la mère qui, un jour, dit à son enfant : « Tu deviens grand : je vais maintenant te confier un secret. Seulement entre nous deux. » Cela tisse des liens de confiance.
Le secret n’est peut-être d’ailleurs pas tant un objet comme tel qu’un lieu intime. Cette zone de l’être où chacun de nous se retrouve tel qu’il est face à lui-même. Sans fard ni masque. En profondeur, et non plus au niveau superficiel, mondain, où souvent nous jouons un rôle, un personnage qui n’est pas nous.
Face à soi-même donc. Mais aussi en face de Celui qui est notre Créateur et notre Sauveur, le Dieu de Jésus Christ. Encore faut-il que nous acceptions de descendre « dans le secret » : reportons-nous à l’évangile du Mercredi des Cendres. Jésus y rappelle la perversion qui guette tout acte religieux ; aussi bien le jeûne, le partage que la prière. La perte de la relation au Père. « Dans le secret, tu m’apprends la sagesse » (ps 50). Sans sa part de secret – mais voyez qu’il n’y a là rien d’ésotérique ni de gnostique ; au contraire l’Evangile de Jésus reste accessible à tous, et c’est bien le « génie » de la foi chrétienne – sans sa part de secret donc, le jeûne devient un régime amaigrissant. Le paraître donc. Le partage devient de la philanthropie ou simplement de la pub pour la firme qui sponsorise une action caritative dans le monde. Ce n’est pas mauvais mais Jésus veut nous emmener plus loin et plus haut. La prière devient des formules, des gestes, des mots inhabités. La liturgie devient une scène où des acteurs, musiciens, ecclésiastiques, se produisent… mais « ceux-là ont déjà touché leur récompense. »
La parole de Dieu nous emmène donc plus loin et plus haut, au-delà de nous-mêmes. Mais attention : « le démon l’emmène encore sur une très haute montagne » voire « au sommet du Temple » ! Car la tentation demeure - même pour les plus mystiques d’entre nous ! - de quitter cet espace de vérité et de liberté qu’est la relation au Père. Je pense au regretté jésuite Jean Laplace parlant du discernement à des séminaristes : peu importe que tu deviennes prêtre, religieux, ou que tu restes laïque, l’essentiel c’est d’être avec le Christ, et donc avec le Père de Jésus Christ. Peu importe notre état de vie.

Jésus lui-même a été tenté par les « effets de surface ». Rappelons-nous : « Si tu es le Fils de Dieu… – parole que l’on trouve dans la bouche du démon et de ceux qui passent devant la Croix – fais un miracle, descends de la Croix ! ». Aujourd’hui l’Evangile nous dévoile le secret de Jésus : sa relation au Père. Ce dernier confirme qu’il est son Fils bien-aimé. La Transfiguration c’est bien cela : les intimes du Maître - parce qu’un secret ne se livre pas à une foule - ont accès, dans un moment fugace, à ce qui fait vivre Jésus, c’est-à-dire sa communion au Père. Et en même temps ils ont accès à leur propre vérité : la résurrection.
Le verset 7 de notre évangile comporte le geste symbolique du relèvement. Car le secret que porte Jésus élève en même temps l’homme : nous disions plus haut qu’un secret authentique fait vivre ; il fait vivre aussi les autres qui nous côtoient.
Plus haut, mais aussi plus loin. Un secret nous emmène plus loin ; il ne nous laisse pas en repos, il nous éveille à de nouveaux horizons. Ce dimanche nous avons une image de cela dans le personnage d’Abraham. Ce que Dieu dit à Abraham dans le secret apparaît comme une re-création. Il y a un arrachement : on enlève à Abraham deux choses importantes, son pays et sa famille. Mais c’est pour le mettre en marche vers autre chose ; un autre pays, une autre descendance. Le texte hébreu est significatif : « Pars ! » se dit : « Vas vers toi-même ! » (lékh lekha). Le secret d’Abraham - sa « recette » pour nous ! - ne consiste pas tant à partir au loin ou à rompre avec nos attaches charnelles, familiales, qu’à nous mettre en route vers nous-mêmes. L’inconnu n’est pas au loin, il est en chacun de nous.

Chanoine Jean-Claude Crivelli